Les familles des victimes de l'Ordre du Temple solaire (OTS) possèdent peut-être maintenant de quoi faire rouvrir une instruction qu'elles ont maintes fois jugée lacunaire. Elles ont annoncé hier qu'elles détenaient une analyse du terrain où ont péri 16 adeptes de la secte en décembre 1995, qui prouverait que les responsables de ces décès ne se seraient pas suicidés mais courraient toujours.

A la demande de certaines de ces familles, un expert auprès de la Cour d'appel de Dijon s'est rendu en décembre dernier sur les lieux du drame, à Saint-Pierre-de-Chérennes, dans le Vercors. Dans le cercle de quelques dizaines de mètres carrés où ont été retrouvées les victimes, le professeur Gilbert Lavoué rapporte qu'il a récolté deux fois plus de phosphore en moyenne que dans les environs immédiats. Cette matière, inflammable au contact de l'oxygène, aurait été utilisée pour favoriser la combustion des 16 corps. Elle n'apparaît jamais dans l'instruction du juge français Luc Fontaine.

La découverte pourrait discréditer la thèse de l'assassinat de 14 des adeptes par Jean-Pierre Lardanchet et André Friedli, suivi de leur suicide. «Pour épandre un tel produit, il faut un matériel paramilitaire très sophistiqué, affirme Alain Leclerc, l'avocat des familles. De plus, on a retrouvé les corps des deux hommes parfaitement alignés, extrêmement carbonisés, alors qu'ils sont censés s'être tués juste avant d'un coup de Magnum 357 dans la bouche!» Le soupçon n'est pas nouveau: en novembre 1999, plusieurs parents de victimes avaient adressé une requête au juge Fontaine, exigeant une recherche de produits inflammables capable d'expliquer la carbonisation des corps. «Jamais ils n'auraient brûlé sous un feu de bois ou avec quelques litres d'essence», estime l'avocat.

D'autres indices alimentent la théorie d'un acte criminel. «Pourquoi le juge a-t-il été menacé de mort, pourquoi d'anciens adeptes ont-ils peur de témoigner?», continue d'interroger Rosemarie Jaton, secrétaire de l'association des victimes. Il y a aussi ces promeneurs qui auraient vu un 4x4 transportant des hommes équipés de talkies-walkies la veille du drame, et dont les témoignages ne figurent pas dans le dossier d'instruction. Maurice Fusier, le journaliste de France-Inter qui révèle cette découverte, ajoute que le foulard d'une des victimes, Ute Verona, a été retrouvé sur un autre chemin que celui retenu par le juge. Enfin, ceux qui militent pour une réouverture de l'enquête se demandent pourquoi l'ancien ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, n'a jamais été interrogé. «Qu'il s'explique sur ses relations privilégiées avec Jo Di Mambro, qui a obtenu cinq passeports en sept ans, ou sur sa rencontre avec le policier Lardanchet, la veille du drame du Vercors», suggère Rosemarie Jaton. Lardanchet, dont les liens avec l'OTS, découverts en 1994, n'avaient suscité aucune explication de la part de la police française.

Que cacheraient tous ces mystères? «L'action d'un groupe de barbouzes ou de paramilitaires rattachés à des autorités françaises», avance Alain Leclerc. «L'ancien SAC français (Service d'action civique) noyautait dans le passé tous les mouvements de Templiers de l'Hexagone, raconte Maurice Fusier. Ces mouvements finançaient des associations qui elles-mêmes alimentaient des partis politiques.» Les barons de l'OTS seraient-ils devenus gênants pour ce système mafieux?… Rocambolesque, mais tout l'est dans cette histoire. La justice française elle-même a utilisé un expert émanant de la «Grande loge traditionnelle et symbolique Opéra» (GLTS, franc-maçonnerie), ainsi qu'un autre, écrivain connu pour ses accointances avec les milieux ésotériques, qui aurait promis à Michel Tabachnik, mis en examen, «de le sortir de cette affaire». Alain Leclerc n'est pas en reste: il aurait été membre de la GLTS jusqu'en 2000. Mais il cloue au pilori ceux qui l'accusent de vouloir ralentir le dossier: «Je suis au contraire un des seuls à l'avoir fait avancer. Je demande la réouverture de l'instruction parce que tout est tronqué. Si on laisse faire, on traitera des délits alors qu'il s'agit de crimes!»