Portrait

Thomas Büchi, le bâtisseur qui a foi dans le bois

La halle 7 de Palexpo, le Palais de l’équilibre, la «Broken Chair», le refuge du Goûter, c’est lui. Le maître charpentier genevois plaide pour un matériau d’avenir qui éveille les sens

Visiter les locaux de Charpente Concept, à Perly-Certoux (GE), revient à se rendre à une expo de photos. Des cadres aux murs partout, à portée de regard de celui qui passe et de ceux qui œuvrent ici du matin au soir. Ils sont en tout 18, ingénieurs et designers du bois. Thomas Büchi, maître charpentier et «hêtre» des lieux, de la main balaie l’ensemble: «Tout ça montre ce qui a été fait et rappelle qu’il y a encore à faire.»

Promenade parmi les réalisations, pour le moins monumentales, de l’entreprise: la halle 7 de Palexpo (1994), la Broken Chair de Daniel Berset, place des Nations à Genève (1997), la salle de conférences de l’Organisation mondiale de la protection intellectuelle (2014), l’Opéra des Nations (2014), le Palais de l’équilibre (2002), le refuge du Goûter sur le Mont-Blanc (2012), le centre aquatique Vitam (2009) à Neydens, en Haute-Savoie, le sablier du Millénium (1999), etc. N’en jetez plus!

Lire également: Vers le haut et vers le bois, l'avènement des gratte-ciels en poutres

Voix posée et verbe précis

Thomas Büchi est arrivé tout de noir vêtu, l’œil souriant, la voix posée et le mot précis, disséqué parfois. Il est un peu lacanien: «J’aime à dire: «Persévérez.» Il faut comprendre: «Percez et vous verrez.» Dans son bureau: un vélo électrique, ses diplômes, l’abbé Pierre et le dalaï-lama en portraits, un fauteuil Le Corbusier pour ses séances de méditation. Et son bourdon (bâton) de pèlerin. Le 5 juillet prochain, il rejoint le Lot, reprend là sa marche vers Compostelle. Sept cents kilomètres déjà parcourus. Ferré à sa base et modelé dans l’ébène et le frêne, le bourdon est lourd. «Le premier jour, on a des cloques, le deuxième on ressent des brûlures, le troisième des écorchures, le quatrième il ne pèse plus rien, le cinquième on ne peut plus s’en passer», résume-t-il.

Il dit qu’il ira jusqu’au cap Finisterre, «là où se finit la terre». Voilà un homme à la fois singulier (en quête d’une sagesse) et pluriel (tant de vies). A son actif, 28 sommets de 4000 mètres, dont le Kilimandjaro et le Cervin, qu’il qualifie de lieu «le plus improbable de la planète». Troisième dan de judo, des sélections dans l’équipe nationale. «Judo veut dire «voie de la souplesse», j’ai appris la maîtrise de soi, me taire lorsque la colère monte», confie-t-il. Il fut aussi député radical au Grand Conseil genevois de 1993 à 2005 et coprésident de l’Assemblée constituante.

Les fondations

Retour à l’orée du bois, son enfance à Hermance. Son père, décédé trop jeune à l’âge de 49 ans, était souffleur de verre, sa mère couturière. Thomas a 6 ans et passe ses vacances à Zermatt. Il est renversé par une calèche. «Je saignais beaucoup, on m’a transporté chez un sculpteur et posé sur un établi, il y avait des copeaux de bois et j’ai aimé cette odeur», se souvient-il. Une vocation est née. Ensuite, dans sa chambre, il est chevalier du Temple. Il faut une épée et un bouclier.

La charpente de Notre-Dame de Paris n’a pas bougé en huit siècles. Je n’en dirai pas autant du béton, qui atteint tout juste cent ans d’histoire

Thomas Büchi

Le menuisier d’Hermance veut bien lui céder quelques bouts de bois s’il passe le balai dans son atelier. Il a 12 ans, est dévoreur d’ouvrages (l’Iliade et l’Odyssée), plus intellectuel que manuel. Mais il veut être charpentier parce qu’il a eu une illumination: «La main reliée à la tête et l’esprit.» Il fait donc ses apprentissages, devient le paria de sa classe, car différent. Au début les notes sont mauvaises, mais il finit premier de sa volée de 70. En 1988, il décroche une maîtrise fédérale de charpente. Il est maître – «aime être», décortique-t-il – travaille chez l’artisan Louis Genève, qui devient comme un père, «un bienveillant». Achève sa formation en Appenzell chez Hermann Blumer, «inventeur génial», dans le temple sacré de la technologie du bois.

Lire aussi: Ces robots qui construisent des maisons

«Notre» matière première

Il est initié à l’assemblage dit BSB (invisible) et au dessin en 3D qui permettent de concurrencer les grandes constructions métalliques. Thomas Büchi fonde en 1991 Charpente Concept, décroche en 1993 la construction de la halle 7 de Palexpo, le premier de ses gros chantiers. L’argument qui a fait pencher le Grand Conseil: la matière première provient des forêts du Jura vaudois, de Fribourg et de Saint-Gall, tandis que l’acier est importé d’Ukraine, de Pologne et de Russie. Un élu déclare: «C’est faire honneur à notre principale matière première, renouvelable et non polluante.»

Thomas Büchi travaille avec des essences indigènes, le sapin, l’épicéa, le mélèze, le frêne, le hêtre et le chêne… «Utiliser le bois de proximité, c’est valoriser toute la filière forestière locale et l’entretien de nos forêts.» Il aime à rappeler qu’un mètre cube de bois fixe une tonne de CO2 et génère localement 45 heures de travail. Et que la charpente de Notre-Dame de Paris n’a pas bougé en huit siècles: «Je n’en dirai pas autant du béton, qui atteint tout juste cent ans d’histoire.»

Il vise une sorte d’apogée à 3850 mètres, sur le Mont-Blanc. Le refuge du Goûter, un ovoïde vissé au bord du vide, «message de développement durable», insiste-t-il. Ce sont les enfants de Saint-Gervais qui marquent les arbres de la commune pour la construction de l’abri. Ils en replanteront autant. Chantier de tous les extrêmes. Et cette pensée claire: «Si l’on parvient à réaliser si haut un bâtiment de haute qualité environnementale, il n’y a aucune raison, aucune excuse de ne pas le faire en plaine.»


Profil

1958 Naissance à Genève.

1988 Diplôme de maître charpentier.

1991 Création de Charpente Concept.

2002 Inauguration du Palais de l’équilibre pour Expo.02, à Neuchâtel.

2005 Ascension du Cervin.

2014 Inauguration du refuge du Goûter.


 

Explorez le contenu du dossier

Publicité