Le Temps: Que représente pour vous la signature de la Charta Œcumenica?

Thomas Wipf: Par leur signature, les Eglises s'engagent les unes envers les autres à avancer avec détermination sur la voie de l'union œcuménique. La Charta Œcumenica veut nous maintenir en mouvement. Les Eglises campent souvent sur des positions qui semblent immuables. Ce ne sont pas tant les déclarations de foi qui nous divisent, mais les divergences de vue à propos de l'Eglise et de son unité. La Charta dit: «Nous ne devons pas en rester à la situation actuelle.» Je signe cet engagement sur mandat de la Fédération des Eglises protestantes de Suisse et des Eglises qui en sont membres.

Mgr Amédée Grab: La Charta est un jalon important sur le chemin de l'unité des chrétiens. Elle représente un signe de la volonté de progresser. Il s'agit du premier document commun aux Eglises chrétiennes depuis le schisme entre les Eglises d'Orient et d'Occident au XIe siècle. C'est la première fois qu'un engagement de cette portée est assumé par les Eglises du continent.

– Quels vont être les effets de la Charta sur les relations œcuméniques en Suisse?

T. W.: Je souhaite qu'elle apporte une nouvelle dynamique. Il ne s'agit pas d'un recueil d'idées, mais d'engagements que chaque Eglise doit prendre et mettre en œuvre. Désormais, ce ne sont plus les différences entre les Eglises qui doivent fixer notre attention. La Charta encourage la collaboration œcuménique à la base.

Mgr A. G.: La Charta occasionne une prise de conscience. Cette démarche encourage les chrétiens à ne pas se résigner face à la lenteur du processus œcuménique, ni à croire que l'unité est déjà réalisée.

– Comment jugez-vous l'état des relations œcuméniques en Suisse?

T. W.: Les relations œcuméniques vécues sont meilleures qu'il n'y paraît souvent. A la base, dans le quotidien des gens et dans la collaboration entre les paroisses, elles sont excellentes et figurent même parmi les plus étroites qu'on puisse trouver au monde entre le protestantisme et le catholicisme. Dans maints domaines, les directions des Eglises entretiennent des relations très suivies. Elles ont toutefois pour effet de refléter et d'accentuer les différences théologiques et politiques qui semblent immuables.

Mgr A. G.: On parle depuis longtemps d'un hiver œcuménique. Mais les prises de position pessimistes ne sont à mon avis pas justifiées. Il n'y a pas de conflits entre nos Eglises. Les rapports entre les prêtres et les pasteurs sont profonds. Des progrès considérables ont eu lieu. Par exemple, il y a 50 ans, les mariages mixtes étaient encore considérés comme une plaie.

– Ces derniers temps, on a plutôt l'impression d'assister à un recul de l'œcuménisme. L'Eglise catholique a publié Dominus Jesus, un document qui affirme qu'elle est la seule véritable Eglise du Christ, puis une instruction qui interdit les intercommunions. L'année passée, la FEPS a recommandé aux pasteurs réformés de s'abstenir de participer à des concélébrations. De son côté, la CES a récemment rappelé l'interdiction des intercommunions formulée par Rome. Dans ce cadre, la signature de la Charta Œcumenica sert-elle vraiment à quelque chose?

T. W.: Depuis qu'elle existe, l'Eglise se bat pour son unité. Nous ne pouvons pas simplement la créer. Nous devons aussi la demander dans nos prières. L'unité est un don. En principe, les Eglises protestantes invitent à la communion tous ceux qui se reconnaissent en Jésus-Christ et qui se sentent libres de répondre à l'invitation, indépendamment de leur confession. Le désir d'œcuménisme ne nous amène pas pour autant à recommander à des ministres de confessions différentes de diriger ensemble la Cène.

Mgr A. G.: Je ne vois pas de recul dans l'œcuménisme. La volonté de tout estomper et de réduire à rien les problèmes existants entre nos communautés respectives n'aide pas à avancer. Le fait que la FEPS ait incité ses ministres à s'abstenir de participer à des concélébrations est un signe de respect pour les positions de l'Eglise catholique.

– Dans un pays où les identités confessionnelles se sont effacées, les intercommunions et l'hospitalité eucharistique sont des pratiques assez courantes. Ne craignez-vous pas dès lors que vos positions respectives ne provoquent l'incompréhension des fidèles?

T. W.: Quand on veut conduire une Eglise dans un esprit œcuménique de façon responsable et durable, on ne peut pas toujours opter pour la voie la plus simple à expliquer. Je suis convaincu que les chrétiens protestants aussi concèdent à leurs autorités d'agir pour le long terme plutôt que de réagir à des pressions.

Mgr A. G.: Il y a effectivement des fidèles qui expriment leur incompréhension. Mais celle-ci résulte d'une méconnaissance des positions de l'Eglise à laquelle ils appartiennent. Si les catholiques sont convaincus que le fait de communier est une déclaration d'appartenance à leur communauté, ils ne peuvent pas admettre l'intercommunion. Cela dit, l'Eglise catholique n'exclut pas l'hospitalité eucharistique. Des non-catholiques peuvent y communier à certaines conditions.

– L'un des principaux obstacles à l'union des chrétiens réside dans la reconnaissance des ministères. Mais, depuis que Dominus Jesus a relégué les Eglises protestantes au rang de «communautés ecclésiales», il semble qu'on soit bien loin d'une telle reconnaissance. Qu'en pensez-vous?

T. W.: En théologie œcuménique, on fait valoir que plus aucun argument théologique solide n'empêche les Eglises protestantes et l'Eglise catholique romaine de se reconnaître mutuellement comme d'authentiques Eglises de Jésus-Christ. A en croire la manière dont elle se conçoit actuellement, l'Eglise catholique romaine officielle ne semble pas encore capable de franchir ce pas. Mais j'espère voir le Saint-Esprit agir auprès des autres Eglises comme au sein de la mienne. Il insufflera progressivement la capacité de rendre un témoignage chrétien commun.

Mgr A. G.: Ce n'est pas Dominus Jesus qui a défini les Eglises protestantes comme des communautés ecclésiastiques, mais le concile Vatican II. Le sacrement de l'ordre est un élément central de la définition de l'Eglise. En Suisse, les catholiques appellent les communautés protestantes comme elles se dénomment elles-mêmes: nous parlons donc des «Eglises protestantes». Mais il est essentiel d'approfondir ce que chaque communauté entend par Eglise, et de prendre en compte les différences de perception.

– La division des chrétiens décrédibilise les Eglises et le message de l'Evangile. Dans un contexte de déchristianisation avancée, n'est-il pas urgent de donner des signes concrets d'espérance?

T. W.: On aurait tort de sombrer dans la résignation. A vrai dire, ce qui unit les Eglises – l'espérance en la force de l'Evangile pour tous les hommes et pour l'ensemble de la création – est beaucoup plus fort que ce qui les sépare. Nous devons en témoigner ensemble par nos pensées et par nos actes.

Mgr A. G.: Le gros problème que nous affrontons actuellement, c'est la volonté de certains groupes de s'affirmer en se distinguant des autres. Nombre de catholiques reprochent aux évêques d'être trop portés à reconnaître les réalités du protestantisme. Des fidèles estiment que les efforts œcuméniques sont une trahison. Mais nous devons mettre l'accent sur ce qui nous unit. Des signes nous sont donnés afin que nous poursuivions le chemin de l'unité, et la Charta Œcumenica en est un.