Depuis bientôt deux mois, les chorégraphes noirs sont en grève sur TikTok. Un comble pour cette application dont les routines reprises par ses utilisateurs constituent la colonne vertébrale du réseau social. C’est le danseur Erick Louis, suivi par plus de 360 000 abonnés, qui a initié ce mouvement de contestation avec une vidéo se terminant par ces mots: «Cette application ne serait rien sans la communauté noire.» Le contenu est rapidement devenu viral et Erick Louis a été rejoint par des milliers de tiktokeurs et tiktokeuses dans son combat contre l’invisibilisation des personnes noires. A tel point que le hashtag #BlackTikTokStrike, né le 19 juin, a déjà été utilisé plus de 7 millions de fois sur la plateforme.

Ce n’est pas une nouveauté

Dans cette vidéo, Erick Louis refuse de danser sur le dernier titre de Megan Thee Stallion sorti le 11 juin, Thot Shit. La grève générale qui s’est ensuivie a engendré une faible diffusion de celui-ci sur TikTok. Avec des pas et gestes millimétrés ou auréolés de challenges, les morceaux utilisés à outrance par les internautes dans leurs vidéos deviennent généralement des hits. Ceux de la rappeuse américaine, comme Savage, Body ou WAP ont ainsi généré des dizaines de millions de vues. Boycotté, son dernier single ne cumule que quelques centaines de milliers de vues.

«Son titre ne bénéficie pas de l’audience sur TikTok qu’il aurait pu avoir si les créateurs noirs faisaient une danse sur lui. […] Les nombres ne mentent pas», écrivait ainsi le 26 juin le magazine en ligne The Root. Les grévistes revendiquent une meilleure reconnaissance des contenus publiés sur cette plateforme, où les personnes les plus influentes sont blanches tandis que nombre d’entre elles ont recopié les chorégraphies de personnes noires en s’en attribuant au passage tout le mérite. Ils dénoncent donc une nouvelle forme d’appropriation culturelle.

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Addison Rae, dont le compte TikTok est dans le top 3 des plus suivis, a été invitée par Jimmy Fallon dans l’émission The Tonight Show, le 27 mars dernier. Elle avait alors enchaîné plusieurs chorégraphies, publiées au préalable sur le réseau social, sans créditer les auteurs ou autrices de ces mouvements, dont la majorité est constituée de personnes noires.

La danse «Corvette Corvette» a, par exemple, été inventée par Dorien Scott, «Savage» par Keara Wilson, «Laffy Taffy» par Lul Indii et «Up» par Mya Nicole Johnson et Chris Cotter. Pour rectifier le tir, le présentateur les a d’ailleurs invités quelques semaines plus tard. Mais ce n’est pas la première fois que les créateurs originaux restent dans l’ombre, a contrario des comptes populaires qui engrangent des millions de vues et du même coup des rétributions financières.

La danse TikTok la plus virale de 2019, «Renegate Dance» a, par exemple, été chorégraphiée par Jalaiah Harmon. La jeune femme de 14 ans à l’origine de cette tendance n’a été retrouvée que des mois après par le New York Times. «Lizzo, Kourtney Kardashian, David Dobrik et les membres du groupe K-pop Stray Kids l’ont tous interprétée, écrit le journal. Charli D’Amelio, la plus grande star de TikTok – plus de 120 millions d’abonnés – a été considérée comme la «CEO» de la danse pour l’avoir popularisée. […] La seule personne qui n’a pas été en mesure de capitaliser sur cette attention est Jalaiah.»

Changer les habitudes

La journaliste et animatrice de la matinale d’ABC The View, Sunny Hostin, a exprimé son ras-le-bol le 28 juin dernier en déclarant que les tiktokeurs noirs «créent ces danses incroyables qui deviennent virales comme la danse «Renegade» ou «Savage» puis, vous voyez, des adolescentes blanches détourner ce contenu et en tirer des millions de dollars.» D’après The Distractify, la «reine de TikTok» gagnerait environ 50 000 dollars par jour.

En postant des vidéos, les utilisateurs de TikTok peuvent bénéficier de revenus liés au nombre de vues obtenues. Les créateurs blancs sont, en effet, davantage médiatisés et donc rémunérés. Et celles et ceux à l’origine des grandes tendances sur l’application, qui s’avèrent être bien souvent des personnes noires, ne sont même pas ne serait-ce que crédités. La grève en cours est en train de changer cette habitude. La vidéo d’Erick Louis estampillée «DC: ME» – «crédit danse: moi» en français – met en lumière une manière de citer la personne à l’origine de la routine.

En réaction à l’ampleur de #BlackTikTokStrike, l’entreprise TikTok réfléchit également à une nouvelle approche. Elle s’est exprimée fin juin par voie de communiqué: «Nous nous soucions profondément de l’expérience des créateurs noirs sur notre plateforme et nous continuons à travailler chaque jour pour créer un environnement de soutien pour notre communauté, tout en instillant une culture où honorer et créditer les créateurs pour leurs contributions créatives est la norme.»

Assez

Au-delà de la citation, le mouvement espère davantage de reconnaissance. Il aimerait plus largement inciter la plateforme et les créateurs blancs à réfléchir à une nouvelle manière de collaborer et de rémunérer les contenus diffusés. «Les créateurs noirs en ont assez que les Blancs profitent de leur travail et s’approprient la culture noire», résume Amanda Bennett, cofondatrice du cabinet de conseil define & empower, dans un article du Guardian. Nous avons vu la façon dont les générations plus anciennes de créateurs noirs ont été méprisées et effacées, et nous ne l’acceptons plus.»

Elle a réalisé plusieurs vidéos sur TikTok expliquant les raisons de cette grève, dont l’objectif premier, mettre en difficulté les personnes blanches en coupant la source d’inspiration, semble être atteint. Les chorégraphies qui habillent le dernier morceau de Megan Thee Stallion se font rares et sont pour la plupart maladroites… ou répliquent contre toute attente la vidéo de contestation initiale.

Des tiktokeurs et tiktokeuses de toutes les communautés partagent désormais des vidéos dans lesquelles ils appellent à la fin de cette grève pour que chacun puisse retrouver des contenus de qualité dans son fil d’actualité.