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Tina Roth Eisenberg en son studio Tattly à Brooklyn. Elle a son secret pour garantir la bonne humeur au travail: toujours disposer d’un tiroir plein de confettis.
© Aline Paley pour Le Temps

Créativité en exil

Tina Roth Eisenberg, une Swissmiss à Brooklyn

La graphiste appenzelloise a autant adopté New York que New York l’a adoptée. Jamais à court d’idées, elle a fondé une entreprise de tatouages éphémères, des espaces de «coworking» et a créé un cycle de conférences gratuites pour stimuler le réseautage. Son dernier-né? Un réseau social pour créateurs

Du 2 au 6 juillet, «Le Temps» part à la rencontre de Suisses(ses) qui s'illustrent par une créativité débridée à l'étranger. 

Tina Roth Eisenberg le dit tout de go: «En Suisse, j’étais toujours «trop». Trop bruyante, trop enthousiaste, trop rapide. J’avais le sentiment qu’on me coupait les ailes, que je ne pouvais pas y développer ma créativité. Ici, à New York, j’ai très vite compris que tout était possible et que vous avez toujours droit à une seconde chance! Je suis devenue New-Yorkaise!» C’est à côté de Carlos, un sympathique squelette installé sur une vieille chaise de dentiste, que nous rencontrons l’Appenzelloise, au cœur de Brooklyn.

Un tiroir rempli de confettis

Derrière les vitres de la petite salle de réunion, deux chiens se baladent. Ici, c’est sa vie, dans de magnifiques locaux lovés en plein quartier de Boerum Hill. Son espace de coworking Friends Work Here sur un étage, son atelier de tatouages éphémères, Tattly, sur un deuxième. Avec des petits escaliers en bois tout étriqués et bien raides pour y accéder.

Tina Roth Eisenberg est graphiste, mais elle est aussi entrepreneuse et blogueuse. Une femme dynamique, hyperactive, qui a son secret pour garantir la bonne humeur au travail: toujours disposer d’un tiroir plein de confettis. «Bien sûr que nous les utilisons!» lâche-t-elle dans un rire sonore.

Son aventure new-yorkaise, elle l’entame en 1999. D’abord pour un stage de trois mois dans un studio de design, qui très vite devient un job à plein temps. Son patron l’avait avertie: «Jamais tu ne quitteras New York!» Elle avait passé trois mois à San Francisco, mais c’est bien de la Grosse Pomme qu’elle est tombée amoureuse. D’un New-Yorkais aussi, rencontré dans un ascenseur un jour de pluie, et dont elle est aujourd’hui divorcée. Mais ça, c’est une autre histoire.

En 2006, le jour de la naissance de sa fille Ella Joy – il lui fallait un «moment magique» –, elle crée son propre studio, Swissmiss, avec un blog du même nom. Deux ans plus tard, elle se lance dans un espace de coworking, alors que le concept était seulement en train de naître. Elle a également développé une application, TeuxDeux, qui propose des to-do lists, et c’est elle aussi qui est à l’origine des CreativeMornings. Le concept est simple: proposer des conférences gratuites à l’heure du petit-déjeuner, avec cafés offerts. Plus de 158 pays ont adopté son concept.

«Capitaine Enthousiasme»

Son dernier bébé, c’est un réseau social pour designers, artistes et créateurs, CreativeGuild. «J’ai réalisé que j’avais un manque sur le plan des réseaux sociaux, qu’il me fallait quelque chose pour rester connectée avec les gens dans mon domaine. C’est quand même incroyable qu’il n’existe pas de réseau social spécifiquement pour créateurs, non?» Son motto, c’est cette phrase de l’écrivain irlandais James Murphy: «La meilleure façon de se plaindre est de faire les choses.» Alors, quand elle ressent un manque, elle crée.

Car Tina est avant tout une rassembleuse, qui se nourrit des relations humaines. «Chaque jour, je me sens stimulée par les gens passionnants qui travaillent ici. Nos discussions me donnent de l’énergie», résume-t-elle. Son travail? Elle l’adore. Rien à voir avec une vision Peace and love à la Bisounours. Tina Roth Eisenberg est certes positive et axe sa gestion de projets sur la générosité, mais elle croit surtout que l’enthousiasme est le plus important des moteurs. D’ailleurs, si elle était une superhéroïne, c’est un grand E qu’elle se coudrait sur la cape. Pour «Capitaine Enthousiasme».

L’essor des tatouages éphémères

Ses enfants, 12 et 8 ans aujourd’hui, ont été de véritables stimulateurs de carrière. Quand son fils naît en 2010, elle décide de prendre une «année sabbatique sans clients» pour se concentrer sur ses propres envies. Très vite, libérée de mandats, son inventivité foisonne. C’est là qu’elle développe son app TeuxDeux. Puis Tattly. Elle doit d’ailleurs l’idée de sa société de tatouages éphémères à sa fille. Un jour, Ella Joy rentre de l’école avec des tatouages d’enfants hideux, qui heurtent son esthétique suisse. Ni une ni deux, Tina prend les choses en main et décide d’en créer des jolis, avec l’aide de graphistes.

Le succès arrive rapidement et lui a valu d’être invitée trois fois à la Maison-Blanche, pour la traditionnelle course aux œufs. «Le lendemain de la présentation de nos premiers tatouages, le Tate Modern Shop de Londres m’a demandé le catalogue de vente. J’ai dit: «Oui, bien sûr!» Mais il fallait très vite en créer un!» Depuis, ce sont des millions de tatouages évanescents qu’elle a écoulés. Tattly ressemble aujourd’hui à une petite fourmilière, avec une quinzaine d’employés, qui travaille en partenariat avec plusieurs musées.

Ouvrir la porte aux gens

Tina Roth Eisenberg a beau être un «social butterfly», comme elle le dit elle-même, son intégration new-yorkaise n’a pas été simple. Car il y avait la barrière de la langue, et elle se sentait, au début, seule. «Je parlais un anglais misérable quand je suis arrivée. Du coup, je ne parvenais pas à exprimer mon humour. Je n’étais que la moitié de moi-même!» C’est une des raisons pour lesquelles elle s’est lancée dans le réseautage et la création de cycles de conférences. Pour aider les autres.

Près de vingt ans plus tard, elle parle un anglais impeccable. Pas la moindre trace d’accent appenzellois. Cette future Américaine n’a-t-elle toutefois pas un peu le mal du pays? Elle avoue une certaine nostalgie, et n’exclut pas finir sa vie dans les vertes prairies d’Appenzell. «Je me suis récemment rendu compte, en installant mon père dans un EMS, à quel point nous les Suisses sommes gâtés, par la qualité de nos services.» Et puis, ses enfants restent ébahis par le paysage bucolique autour de Speicher, le village de 3000 âmes dans lequel elle a grandi. Alors, oui, peut-être qu’un jour Tina Roth Eisenberg finira bien par quitter Brooklyn. D’ici là, elle aura encore le temps de développer des milliers d’idées.


Profil

1974 Naissance le 2 janvier à Saint-Gall.

1999 Débarque à New York, après des études de design à Genève et à Munich.

2006 Lance son propre studio de design, Swissmiss.

2008 Fonde CreativeMornings et développe Studiomates, un espace de «coworking» à Dumbo, qui donne sur l’East River.

2011 Fonde Tattly, sa société de tatouages éphémères.

2015 Ouvre un nouvel espace de «coworking», Friends Work Here, à Brooklyn.

2018 Développe un réseau social pour créateurs.

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