Télévision

Titiou Lecoq: «La série de Netflix sur Marie Kondo pose un problème de société»

Sur Netflix a débuté «L’art du rangement avec Marie Kondo», phénomène de téléréalité tiré du best-seller de la reine japonaise de l’organisation. Une série documentaire dont les critiques estiment qu’elle est une ode à la charge mentale qui pèse sur les femmes

Marie Kondo, icône du rangement, reine de l’organisation, impératrice du tri domestique «joyeux» et souriant, s’est fait connaître dès 2011 avec son best-seller international La magie du rangement, vendu à plus de six millions d’exemplaires. De quoi motiver Netflix à proposer à la Japonaise (pour une somme non communiquée et que l’on imagine juteuse) une série documentaire sobrement nommée L’art du rangement avec Marie Kondo, prête à binger depuis le 1er janvier 2019.

Très attendue par ses fans, la série met en scène, dans chacun des cinq épisodes mis en ligne, un foyer d’Américains lambda, dépassés par l’accumulation d’objets (vêtements, babioles, appareils électroménagers, etc.), appelant au secours la «consultante» Marie Kondo pour les aider à s’en sortir. La mission de cette dernière: les inciter à se séparer des objets «qui ne leur apportent pas de joie» (non sans avoir chaleureusement remercié chacun des t-shirts balancés au passage – bienveillance, quand tu nous tiens).

Au-delà de l’enthousiasme suscité par la méthode elle-même, des voix se sont rapidement élevées pour dénoncer les choix éditoriaux de Netflix pour cette série visionnée par des millions de téléspectateurs de Lausanne à Los Angeles: pourquoi est-ce que ce sont les femmes, à qui la responsabilité du foyer incombe dans la vaste majorité des épisodes, qui sont confortées dans leur sentiment d’échec domestique? D’un best-seller qui se voulait un manifeste quasi décroissant et adressé à tous les membres de la famille, la plateforme américaine de vidéos a fait une ode à la charge mentale, au cours de laquelle une jeune maman photogénique culpabilise face caméra d’avoir «un vrai problème de lessives», «grande source de stress» pour elle (qui travaille par ailleurs à 50%, s’occupe de deux enfants en bas âge, et dont le mari ne comprend pas qu’elle ait besoin d’une femme de ménage).

Le Temps a posé trois questions à Titiou Lecoq, autrice du livre Libérées: Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, et d’un éditorial sur Slate.fr intitulé «Marie Kondo, la télé à la javel».

Le Temps: Pourquoi, en 2019, assiste-t-on à un tel engouement pour une série dans laquelle des couples plient leurs vêtements et trient leurs fourchettes?

Titiou Lecoq: Il y a deux aspects. Le premier, c’est le fantasme de l’ordre. Marie Kondo vend le problème et sa solution, elle met en avant le fait que l’Occident a un souci de tâches ménagères, et met la barre très haut en termes d’impératifs de rangements. On se sent nul de ne pas arriver à avoir un intérieur aussi limpide, aussi clean que ceux des posts Instagram qu’on «scrolle» à longueur de journée, et on a envie de l’imiter. L’autre aspect, qui est plus profond, quasi philosophique selon moi, c’est le désir de transformation, de changement: on est dans un monde chaotique sur lequel notre impact est faible, et on se replie donc sur l’espace domestique, «mon univers à moi», qu’on va pouvoir façonner.

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En quoi ces épisodes posent-il selon vous un problème de société?

Les choix éditoriaux de Netflix font de L’art du rangement avec Marie Kondo une série qui réussit le tour de force, en 2019, de mettre dans la tête des femmes qu’elles ont vraisemblablement un problème majeur d’organisation alors qu’à aucun moment on ne met l’accent sur le fait que leur mari pourrait faire une part du job. La conclusion du premier épisode: en s’organisant correctement, le mari peut continuer à faire sa vie pendant que son épouse s’est enfin arrangée pour faire ses lessives. Or, ces choix éditoriaux peuvent sembler anecdotiques, mais ils sont en réalité politiques: avec cette série, le ménage devient un sujet de discussion, et il invite à questionner l’organisation de chacun. Compte tenu des débats et de l’époque, on aurait pu imaginer d’autres choix de la part de Netflix – qui se veut qui plus est une entreprise super-progressiste…

Que faut-il en retenir, à défaut de la regarder?

Le fait que certains rares couples s’investissent quand même à deux, et que la mauvaise conscience consumériste de quelques-uns des participants peut remettre en cause nos habitudes d’achat compulsives dans un contexte d’urgence écologique.


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