Février 2021. Tobias Brandner se présente, comme à l’accoutumée, à l’entrée de la prison de Stanley, un établissement de haute sécurité qui héberge les détenus les plus dangereux de Hongkong. Mais au lieu de le laisser passer, on lui assigne un représentant des autorités qui lui colle aux basques durant toute la journée. Une première pour ce pasteur suisse qui effectue des visites de prison dans l’ancienne colonie britannique depuis 1998. «Ce n’est que lorsque j’ai aperçu Jimmy Lai, assis dans sa cellule d’isolement, que j’ai compris ce qui se passait», raconte-t-il.

Le patron du journal pro-démocratie Apple Daily est un des nombreux détenus politiques enfermés dans les prisons de la cité portuaire depuis la brutale reprise en main par Pékin. Plus de 10 000 résidents ont été arrêtés et 300 ont été condamnés pour leur rôle durant les manifestations qui ont agité Hongkong en 2019. Ils sont 117 à avoir été interpellés sous l’égide d’une nouvelle loi sur la sécurité nationale criminalisant les actes de subversion et de sécession, qui peut mener à la prison à vie.

Parmi eux figurent des jeunes meneurs de la contestation comme Joshua Wong, des vétérans de la lutte pro-démocratie comme l’organisateur des veillées du 4 juin Albert Ho et des intellectuels comme Benny Tai, qui a inspiré le mouvement des parapluies de 2014. Tobias Brandner les voit tous au moins une fois par mois.

Théologie ou psychiatrie?

Cet Argovien jovial de 56 ans a choisi d’étudier la théologie non pas par conviction religieuse, mais par intérêt pour l’incroyable complexité de l’esprit humain. «Dès l’âge de 15 ans, je me suis intéressé à Nietzsche, Freud, Thomas Mann et Kafka», se souvient-il. Hésitant entre la théologie et la psychiatrie, il a choisi la première, animé d’une solide conviction que la religion doit avoir une application pratique.

Cela l’a amené à Hongkong en 1996, pour prendre un poste d’aumônier de prison pour la Mission de Bâle, une société missionnaire. Il a passé deux ans à apprendre le cantonais avant de commencer les visites de détenus, qu’il mélange aujourd’hui avec des cours de théologie à l’Université chinoise de Hongkong.

Cinq fois par mois, il passe la journée en prison. «Je me promène parmi les détenus, je leur serre la main et je discute quelques instants avec eux, relate-t-il. Je joue le rôle de psychologue, de guide spirituel et d’un ami avec qui l’on peut rire ou pleurer durant quelques instants.» Il passe beaucoup de temps à écouter. «En Asie, on ne montre pas facilement ses sentiments, glisse-t-il. Il faut se montrer patient pour accéder à la souffrance des gens.»

Il dit considérer les prisonniers comme ses enfants. «Il y a une cinquantaine de prisonniers, enfermés à vie, que je connais depuis plus de vingt ans», détaille-t-il. Leur provenance reflète les routes empruntées par le trafic de drogue, avec Hongkong dans le rôle de la plaque tournante: Nigeria, Tanzanie, Kenya, Colombie, Mexique ou Russie. Il y a aussi des migrants de Chine continentale, incarcérés pour avoir travaillé illégalement ou commis un vol. Et bien sûr des Hongkongais. Au total, la cité portuaire compte quelque 8000 détenus.

A partir de 2014, Tobias Brandner a vu apparaître les premiers prisonniers politiques, dans le sillage du mouvement des parapluies. Edward Leung, condamné à 6 ans de prison pour avoir mené une émeute en faveur des vendeurs de rue illicites, ainsi que Joshua Wong et Benny Tai déjà. Mais leur nombre a vraiment explosé avec l’adoption de la nouvelle loi sur la sécurité nationale en juillet dernier. «Certains ont été emprisonnés juste pour avoir allumé une bougie dans un parc à l’occasion de la commémoration de Tiananmen, d’autres pour avoir pris part à une élection primaire», note Tobias Brandner. Nombre de ces détenus sont chrétiens, dont Jimmy Lai, Benny Tai et Joshua Wong. «Cela me conforte dans l'idée du pouvoir subversif de la foi», sourit-il.

Pour cette nouvelle catégorie de prisonniers, la vie derrière les barreaux est particulièrement dure. «Normalement, les détenus commettent un délit en connaissance de cause et sont prêts à en assumer les conséquences s’ils se font prendre», explique-t-il. Ce n’est pas le cas de ces prisonniers politiques, qui n’avaient pour la plupart pas conscience d’enfreindre une loi liberticide aux contours flous.

Contre le titan

Les plus âgés, qui se sont battus toute leur vie pour la démocratie et ont vu ce dont le régime était capable durant Tiananmen, envisagent leur incarcération avec une certaine sérénité, comme un nouveau chapitre de leur lutte contre le titan chinois. Mais les plus jeunes, qui ont sous-estimé la cruauté de Pékin et ont davantage à perdre, ont plus de peine. Tobias Brandner cite le cas d’un jeune politicien qui venait de se marier et dont la femme est enceinte.

Il fait ce qu’il peut pour alléger leur fardeau. Il y a eu tant d’arrestations ces derniers mois que la prison de Stanley est désormais surpeuplée. «Résultat, les détenus ont droit à moins de visites et doivent s’entasser à deux dans une cellule de 3 m²», livre-t-il. Outré, il a débarqué dans le bureau du chef de la prison pour s’en plaindre, obtenant que certains détenus soient transférés dans un autre centre.

S’il ne se dit pas confiant quant à l’avenir du petit territoire, il pense néanmoins que les Hongkongais n’abandonneront pas de sitôt leur lutte en faveur de la démocratie. «Ils sont têtus et résilients», dit-il. Lui continuera de rendre visite à ceux qui se retrouvent derrière les barreaux.


Profil

1965 Naissance et enfance à Auenstein (AG).

1991 Ordonné pasteur.

1996 Déménage à Hongkong et devient aumônier de prison pour la Mission de Bâle.

2008 Obtient un poste de professeur de théologie à l’Université chinoise de Hongkong.

2014 Voit apparaître les premiers prisonniers politiques.


Retrouvez tous les portraits du «Temps».