Phénomène

Sur la Toile, l’orthographe impose sa loi

Les internautes se mobilisent par milliers pour traquer la faute. Les sites de référence, certains parfois farceurs, prolifèrent. Mais pourquoi tant de passion pour la règle? Notre enquête

Les nouveaux maîtres de l’orthographe

On croyait le numérique laxiste en matière d’orthographe. Surprise, il est désormais son allié le plus sourcilleux. Les sites consacrésà la langue et à ses pièges prolifèrent. Notre enquête

«Afin que la France ne perde pas le Nord, la finale de la coupe Davis se jouera à Lille. Garnira-t-on de frites le saladier?»

Bigre. Il est 9 heures, vous tombez sur ce drôle de message sur Twitter, le réseau de micro-blogging, le compte s’appelle «Une faute par jour» et, manifestement, il y a donc une faute à trouver. Vous cherchez, cherchez, ne trouvez pas. Un peu agacé – la phrase paraît si simple! – vous revenez à 14 heures consulter la réponse. Bon sang, mais c’est bien sûr. Quand il indique un point cardinal, «nord» ne prend pas de majuscule. Vous enregistrez l’information. Et inscrivez le compte parmi vos favoris. Il faudrait être fou pour refuser d’améliorer sa maîtrise du français à raison de deux minutes par jour!

C’est ainsi. Internet reste vilipendé par les gardiens du temple en raison de ses forums et sites parfois bourrés d’erreurs, la faute à la vitesse, aux correcteurs trop peu nombreux et trop peu professionnels. Mais la demande d’orthographe n’est plus le seul fait d’anciens profs ou enfants de profs nostalgiques d’une époque qui n’a peut-être jamais existé. La Toile accueille désormais une palanquée de sites, de comptes et d’applications souvent assez ludiques qui jouent avec les fautes, et renvoient les dictées de Bernard Pivot au siècle passé (voir page suivante). Sans prétention, ne visant ni à réinventer le Grevisse, ni à remplacer un enseignement déficient, ces sites permettent, petit caillou après petit caillou, de dédramatiser ce qu’on appelle l’insécurité orthographique, qui peut être traumatisante.

Plus de 10 000 internautes sont ainsi abonnés aux colles d’ «Une faute par jour», lancé il y a deux ans, et animé par un ancien champion d’orthographe fait roi par Bernard Pivot justement, le nordiste Bruno Dewaele. Un nombre assez important pour que les meilleures petites phrases, souvent drôles et toujours en rapport avec l’actualité, aient été rassemblées dans un livre, un «vrai», il y a quelques mois. Mais un nombre ridicule comparé à celui du fan-club de «Bescherelle ta mère»: ce compte souvent irrésistible, sans visées pédagogiques et ouvertement parodique (il existe un «vrai» compte Bescherelle) accueille les perles du Net et d’ailleurs, soigneusement enfilées sur Twitter par 56 000 internautes et sur Facebook par 220 000 amis de l’«écrire droit», la signification étymologique d’«orthographe». Parmi eux, beaucoup de jeunes, qui avouent avoir les yeux qui piquent quand ils lisent «Je veux que ma femme est Bac plus 5» sur un site de rencontres ou «Artichauds violés» sur un menu… (N.B.: la version web de cet article sur le site du Temps vous donne accès à toutes les citations et tous les sites mentionnés, de quoi vérifier que je n’ai rien inventé.)

Plus sérieusement, 6000 abonnés partagent les réflexions des correcteurs du Monde , et des dizaines de groupes évoluant autour de l’orthographe fédèrent des internautes fatigués d’avoir le cœur qui accélère dès qu’une faute les frappe: «Marre des fautes d’orthographe», «Ministère des corrections orthographiques» et autres initiatives émanent souvent d’internautes désintéressés, souvent farceurs, parfois un peu carnassiers.

Pourquoi cet engouement? «Le numérique favorise paradoxalement l’écrit», relève Michael Hiroux, cofondateur de la société qui commercialise Orthodidacte, un logiciel d’apprentissage à distance (e-learning) plutôt ludique et utilisé dans plusieurs grandes écoles et entreprises françaises. Multiplication des «chats» en ligne, présence sur les réseaux sociaux, rédaction de courriels, de rapports: «Les entreprises se sont rendu compte que leur image publique pouvait être affectée par une syntaxe et une orthographe déficientes et que, avant d’apprendre l’anglais, leurs employés devraient absolument mieux maîtriser le français.» Trop de fautes tue! Un sondage cet été, commandité par Le Robert, indique ainsi que 88% des Français sont choqués quand ils trouvent des fautes dans des courriers administratifs ou sur des affiches (ils estiment d’ailleurs honnêtement en commettre dans les mêmes proportions).

L’erreur – non, la Faute – reste très stigmatisante. «En Suisse, on a honte de faire des fautes. J’ai l’impression qu’en France on se dit que c’est moins grave, car l’attachement à l’entreprise est moins fort.» Pan sur le bec à ceux qui imaginent que dans les pays multilingues on est plus tolérant… Aline Georis, responsable pédagogique à l’institut de formation Sight and Sound à Genève, qui propose le logiciel Orthodidacte à plusieurs de ses clients, note aussi que, au début d’une formation, une majorité de candidats ne vont pas au bout des tests de niveau en ligne, redoutant d’être confrontés à leurs faiblesses. D’autres s’inscrivent sous de faux noms. La pression reste très forte… Mais les besoins sont grands.

Une autre société occupe le créneau numérique du bon français: le Projet Voltaire, un pionnier né en 2008, ambitionne de faire du Certificat Voltaire l’équivalent du Toefl et du Toeic pour les Français. Un million et demi de personnes ont déjà suivi ses cours d’entraînement en ligne! Et dix mille personnes passent ce test tous les ans, apprécié des employeurs, valable quatre ans. On est loin des petites blagues de potache sur les réseaux sociaux. L’orthographe en ligne est un marché d’avenir.

Parce qu’elle reste plus que jamais «un marqueur fort, qui vous place sur l’échelle sociale», analyse la sociolinguiste Marinette Matthey, ex-enseignante à l’Université de Neuchâtel partie enseigner à Grenoble et membre de la Délé­gation à la langue française de la Conférence intercantonale de l’instruction publique des cantons romands et du Tessin. «Les gens estiment que, si vous faites des fautes, c’est que vous n’êtes pas allé à l’école assez longtemps. Ou que vous n’avez pas l’esprit clair.» Un verdict sans appel!

La linguiste est frappée par ce qu’elle appelle «l’obsession normative» en France, et l’hétérocorrection – quand chacun s’arroge le droit de corriger son prochain. Très désagréable. Que le premier qui n’a jamais été repris me contredise! Et de citer le linguiste Pierre Encrevé: «Les Français ont coupé la tête de leur roi et, à sa place sur le trône, ils ont mis la langue française»…

Un des étudiants de Marinette Matthey, Samuel Vernet, a étudié de près les commentaires de plusieurs forums sur Internet. Il ressort de son mémoire que l’argument de l’orthographe est celui qu’un débatteur brandira en dernier, l’ultime argument qui clôt la discussion: «D’ailleurs, vous n’êtes même pas capable d’écrire sans faire de fautes.» Imparable…

L’orthographe peut faire sourire sur la Toile, elle reste un code social.

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Gustave Flaubert

Orthographe

Dictionnaire des idées reçues

«Orthographe. Y croire comme aux mathématiques. N’est pas nécessaire quand on a du style»
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