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Sur la toile, qui sont les trolls?

Ils donnent leur avis tout le temps, partout. Et celui-ci n’est jamais agréable. Les trublions du web râlent, dénigrent et insultent, quand ils ne harcèlent pas carrément celui, ou celle, qui cristallise leur mépris. Mais qui se cache derrière ces «serial haters»?

Dans le cadre des 20 ans du Temps, nous vous avons demandé quels sujets vous aimeriez voir traités dans nos colonnes. Après les villes où il fait bon rouler à vélo, voici donc un éclairage sur les trolls.

Premier sujet suggéré par nos lecteurs:

Le 14 novembre 2017, Le Temps publiait un article intitulé «En Libye, des migrants vendus 400 dollars pièce». Le texte, très descriptif, relate un reportage de la chaîne américaine CNN, qui a filmé une vente aux enchères de citoyens nigérians. Une fois publié sur le site, il est aussitôt promu sur le fil Facebook du journal, qui permet aux lecteurs de poster librement leurs commentaires. Son audience est immédiatement très importante. A ce jour, cet article a été partagé plus de 900 fois. Quant aux commentaires, on en compte plusieurs dizaines.

Une partie d’entre eux exprime le choc, pour les lecteurs, de découvrir le sort de ces migrants. D’autres sont plus circonspects. Un homme qui s’exprime sous sa véritable identité met en doute la véracité de l’histoire. «Je vais me faire insulter, écrit-il, mais la vidéo ne montre rien de concret si ce n’est un pauvre homme qui raconte une histoire.» Et d’évoquer les «mensonges des politiciens et journalistes en quête d’un article ou carrément aux ordres de leur rédaction». Un certain «Max» précise, lui, que «l’Arabo-Musulman est dans le business de l’esclavage depuis quatorze siècles! Une race maudite.» Sonia, elle, se désespère: «On va encore dire que c’est encore la faute de l’homme blanc.» Quelqu’un d’autre intervient désignant Nicolas Sarkozy comme responsable, tandis que «Pépé» s’esclaffe: «Mélenchon ne va pas tarder à intervenir!»

Des internautes en colère

Sur la base de leurs profils sur les réseaux sociaux, nous avons contacté plusieurs personnes qui sont des commentateurs réguliers, et dont les propos sont souvent critiques. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elles sont fâchées. La première qui nous a répondu, une dame, l’a fait par message privé. Elle souligne qu’elle donne autant d’avis positifs que négatifs et ajoute: «Il me semble qu’on a de moins en moins de droits.» Ce sentiment la pousserait à se rebeller en ligne.

Ce sont en majorité des hommes, plus enclins que les autres à être narcissiques, machiavéliques et psychopathes

Un autre internaute nous a répondu par téléphone. En dépit de son ton indigné lorsqu’il commente les articles du Temps, ce Suisso-Tunisien s’avère très aimable et particulièrement poli, même s’il reconnaît être «révolté»: «Aujourd’hui, les médias appartiennent aux mêmes groupes et suivent la même ligne éditoriale, estime-t-il. C’est la pensée unique, tous les journaux se ressemblent.» Il évoque aussi un «désenchantement». Paradoxalement, il suit beaucoup l’actualité, surtout sur internet, et il commente souvent ce qu’il lit. Un espace qui échappe à sa critique est la page Facebook du Canard Enchaîné libre, qui n’a rien à voir avec le journal français éponyme et qui bannit explicitement les propos haineux, homophobes ou antisémites.

Avec internet, c’est bien connu, les lecteurs ont désormais la possibilité de réagir directement à ce qu’ils lisent. Les articles ouvrent ainsi de vrais espaces de discussion. Si certains utilisent cet espace à bon escient, par exemple pour donner leur témoignage ou souligner une erreur, d’autres envahissent littéralement cet espace de scories littéraires, mauvaises blagues ou points de vue hasardeux. Tous les styles sont permis. Leur point commun est de parler beaucoup, écouter peu, critiquer les médias et les hommes politiques en les accusant de mentir, et enfin de développer une théorie du complot. Et ils ne lâchent jamais, quitte à occuper toute une page web, tant qu’ils trouvent un interlocuteur pour les contredire. Depuis leur apparition dans le dictionnaire anglais en 1992, ces empêcheurs de tourner en rond sont surnommés les trolls, ou trublions en français.

Leurs thèmes favoris? Les migrants, mais aussi les médias, l’islam, Israël, les frontaliers, les droits des femmes, l’avortement ou encore le mariage homosexuel.

La fin de l’anonymat n’arrête pas les «trolls»

Lea Stahel, sociologue à l’Université de Zurich, a beaucoup étudié le sujet, notamment dans une recherche parue en 2016 sur les «agressions en ligne». Elle y concluait notamment que l’anonymat ne pouvait pas, à lui seul, expliquer l’hostilité des trolls, et qu’obliger ceux-ci à s’identifier n’allait pas, ou peu, réduire la véhémence des commentaires mis en ligne. La page Facebook du Temps en est l’illustration: même sous leur vrai nom, les lecteurs se permettent des propos plutôt radicaux… «Dans beaucoup d’études scientifiques, les trolls sont décrits comme des personnes qui provoquent les autres internautes pour rire, en manipulant les débats. Ils semblent ne pas avoir d’idéologie dominante, si ce n’est de penser que rien n’est sacré.»

Mais les trolls ne font rire personne. La sociologue cite à ce titre une étude américaine parue en 2014, intitulée «Trolls just want to have fun» («Les trolls veulent juste s’amuser»): «Selon cette étude, les trolls sont en majorité des hommes. Et surtout, ils sont plus enclins que les autres à être narcissiques, machiavéliques et psychopathes, des traits de personnalité appelés la «triade noire» en psychologie», relève-t-elle. Les trolls, des tueurs en série en puissance?

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Pour éviter les débordements, les médias ont appris à encadrer l’utilisation de commentaires. Par exemple, ceux-ci ne sont pas possibles sur le site du Temps. Sur les fils du journal sur les réseaux sociaux comme Twitter, Facebook ou Instagram, la modération est faite en interne et les équipes n’hésitent pas à supprimer les messages publics qui vont à l’encontre de la norme antiraciste, dont les dispositions sont contenues dans le Code pénal. Elles condamnent notamment «celui qui, publiquement, aura incité à la haine ou à la discrimination envers une personne ou un groupe de personnes en raison de leur appartenance raciale, ethnique ou religieuse».

Si cela n’entre pas dans le cadre de la loi, les commentaires sont maintenus. Récemment, plusieurs anglophones ont ainsi «trollé» un post Instagram du Temps sur les rescapés de la fusillade de Parkland, aux Etats-Unis, avec des remarques pro-armes pleines d’insultes… Ces commentaires sont arrivés en avalanche, ce qui laisse penser que certains partis politiques, ou organisations, se coordonnent pour «troller» des médias. Sans parler des robots spécialisés comme ceux de l’Internet Research Agency, basée à Saint-Pétersbourg, qui fabrique des millions de faux profils dont l’unique but est de dénigrer d’autres utilisateurs, ceux-là en chair et en os.

Des actes punis par la justice

Il arrive aussi que la haine déborde. Parfois, les trolls sont tellement enragés qu’ils vont jusqu’à poursuivre la cible de leur ire avec des messages personnels à caractère injurieux. Plusieurs féministes en ont fait les frais, comme la journaliste française Marion Séclin. D’autres personnalités poursuivies sur Twitter ont récemment quitté ce réseau social: l’animatrice télévisée Karine Le Marchand, qui le considère comme un «déversoir de haine», et le chanteur Christophe Willem, agacé par les «calomnies» qui circulent à son sujet sur ce médium.

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Ces situations existent aussi en Suisse. Et elles sont réprimées par la justice – à condition, bien sûr, que la victime porte plainte. Dans un cas dont nous avons eu connaissance, c’est un jeune Suisse âgé de 34 ans qui a envoyé un message privé sur Facebook contenant des insultes et des menaces à sa cible, une jeune femme. Son nom était un pseudonyme nazi, mais le Ministère public vaudois a obtenu de Facebook sa véritable identité. En quelques semaines, ce Genevois, qui avait plusieurs antécédents judiciaires, était condamné par ordonnance pénale à quarante jours-amendes et à payer les frais de procédure, de 455 francs. Cher, pour quelques mots de trop.

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