Dans une série d’essais, il encourage surtout son prochain à se révolter contre cette «vie de tâcheron anxieux et pressé» qu’impose la mythologie contemporaine. «Nos dirigeants aimeraient nous faire croire que la vie est une affaire de compétition et de profit, alors que nous, les philosophes, savons qu’elle est une histoire d’amour, de livres et de vin», écrit-il dans son nouveau manifeste qui réhabilite tout ce que la société érige en faute morale: grasse matinée, école buissonnière, déjeuner lourd, sieste, gueule de bois, tabac… Jouissif. Mais le doute taraude avant de rencontrer ce fervent anticapitaliste, en découvrant qu’il vend aussi des sacs en toile estampillés «Idler» sur son site marchand. L’apôtre de la paresse serait-il un énième aspirant gourou du développement personnel, surtout enclin à capitaliser sur le malaise ambiant?
Les soupçons s’envolent en une poignée de main. Affable dans son costume impeccable, Tom Hodgkinson tient plus du dandy idéaliste que du manipulateur de foules. Ses traits juvéniles défient même les règles du relâchement cutané passé le cap de la cinquantaine. Une vie loin de l’open space, le vrai secret de jouvence? Spontanément, il évoque d’ailleurs les grincheux lui reprochant de prescrire l’oisiveté en la monétisant. «J’ai tenu une petite librairie dans laquelle nous organisions des rencontres avec des latinistes. Aujourd’hui, je propose des cours avec des professeurs que je souhaite payer correctement. Mon activité n’est pas précisément le diable, et si je voulais faire fortune, je travaillerais plutôt dans l’industrie pétrolière. Personne n’est obligé de suivre mes cours. Il existe mille façons de paresser, là, dehors.»
A propos de design: Le canapé, ode planétaire à la paresse
«Pour une révolte plus créatrice»
Si Tom Hodgkinson souhaite développer ce qu’il nomme son «business», c’est que l’argent semble justement manquer depuis que ses livres ont connu le succès, outre-Manche. «Il était plus facile de vivre légèrement en dehors du système avant la crise de 2008, confesse-t-il. Mais mon appel à l’oisiveté est d’abord politique. Nous devrions tous nous révolter contre l’extrémisme libertarien de la Silicon Valley, qui crée des emplois précaires et accapare tout notre temps libre en exploitant nos données, ce qui fait que nous travaillons gratuitement pour eux. Autrefois, la colère était créatrice. Il y avait le punk, Mai 68, Jean-Paul Sartre et les situationnistes, Paul Lafargue et son droit à la paresse… Aujourd’hui, les gens sont encore en colère, mais que font-ils? Râler sur les réseaux sociaux. Retrouvons du temps, sans travail ni distractions, pour élaborer des rêves de révolte plus créatrice.»
Son allergie à «l’ignoble monde du travail» arrive tôt quand, au sortir de Cambridge – où il a enchanté un professeur féru de déconstructivisme avec son groupe de punk étudiant –, il intègre la rédaction du tabloïd Daily Mirror et découvre la vacuité de passer ses jours à courir après des informations absurdes. Il fuit pour créer son magazine, vite parrainé par le Guardian.
Au début des années 2000, il opte pour la simplicité volontaire en s’installant, avec sa femme, organisatrice d’événements littéraires, et leurs trois enfants, dans une ferme de l’Exmoor. La vie au milieu de ses poulets l’inspire. Il se voit comme «George Orwell vivant sur l’île écossaise de Jura, ou Henry David Thoreau au bord de l’étang de Walden», et écrit tous ses livres qui deviendront best-sellers. Encore aujourd’hui, ces douze ans de parenthèse bucolique titillent sa nostalgie. «Nous avions tellement de liberté, d’espace, de temps. J’écrivais, j’étais disponible pour les enfants. Et puis, un jour, l’argent des livres s’est envolé et il a fallu recommencer à gagner sa vie.»
Des «retraites de paresse»
Retour dans un appartement londonien hors de prix, pour relancer le magazine et inventer des événements oisifs, secondé par son épouse. «Nous avons trouvé des investisseurs, et moi qui rejetais le salariat, j’ai à présent un emploi et un salaire», ironise-t-il. Une fois par an, il emmène des adeptes jusqu’en Italie, visiter des musées et parler philosophie, à l’occasion de «retraites de paresse». Il avoue que sa clientèle compte beaucoup de retraités, «qui ont du temps», mais aussi de jeunes «avocats d’entreprise qui se morfondent dans leur job»…
Selon la psychanalyse, l’environnement familial détermine les choix de vie, et la vocation de Tom Hodgkinson ne contredira pas cette théorie. Avec une sincérité touchante, il raconte son enfance à l’ombre d’une mère journaliste «très ambitieuse, obsédée par sa carrière, pas maternelle, mais brillante». Son père, également journaliste, a fait le chemin inverse: «Après leur divorce, il s’est lancé dans la méditation, a renoncé à ses possessions, et mène, aujourd’hui encore, une vie de moine. Je dois être un mélange des deux.» Soit un quinquagénaire qui encourage à «résister à la doctrine du travail acharné qui, comme le disait Nietzsche, est la doctrine de l’esclave», mais doit se lever le matin pour que son appel à la sédition paie les factures.
Profil
1968: Naissance à Newcastle.
1993: Fonde le magazine «Idler», avec son meilleur ami Gavin Pretor-Pinney.
2005: Publie son premier best-seller «How to be Idler» («L’art d’être oisif»).
2011: Fonde The Idler Academy, car la paresse «nécessite de la discipline».
2013: Lance un concours annuel de ukulélé, un instrument dont il est fan.