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Ce ne sont pas des fruits exotiques, mais des tomates hautes en saveurs et couleurs. Depuis 2013, la campagne Tomates-Urbaines de ProSpecieRara permet de découvrir et de cultiver chez soi des variétés rares. (ProSpecieRara)

Alimentation

Tomates hors-la-loi, légumes en résistance: qui décide de ce que nous mangeons?

Avons-nous réellement le choix des produits qui se retrouvent dans nos assiettes? Ce n'est peut-être qu'une illusion. L'histoire d'une tomate illustre comment la grande production et la politique font la sélection pour nous, quitte à façonner nos habitudes alimentaires

Il était une fois une tomate charnue et sucrée, à la peau pourpre et au nom romanesque. Né en Sibérie, Prince Noir est arrivé en Europe et a séduit nombre de maraîchers et de gourmets. Mais cette tomate aromatique n'a pas toujours été du goût de la loi, complice de la production industrielle. Après maintes aventures, elle a trouvé refuge dans les jardins privés. Ses péripéties montrent pourquoi le choix de ce que nous mangeons ne nous appartient pas entièrement.

Depuis les années 1970, la sélection industrielle mise sur les variétés hybrides – homogènes, rentables et présentables. D’autres se retrouvent en marge et tombent dans l’oubli. Environ 75% de la diversité génétique des plantes a disparu au cours du XXe siècle, selon les estimations de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). L'un des coupables: la course à la productivité. Pour survivre dans ce monde, les plantes ont intérêt à ne pas sortir du cadre commun et mûrir en masse uniforme pour assurer le bon rendement. Un progrès alimentaire qui reste parfois en travers de la gorge. Et dont la rançon est une perte de saveurs.

Rendez-vous à l'Institut Vavilov russe, l'une des plus importantes banques de semences au monde qui abrite près de 8000 sortes de tomates, dont Prince Noir. «Rien à voir avec les tomates commercialisées, ces «balles de tennis» identiques sans goût particulier, ironise le directeur de l'Institut, Nikolaï Dzyubenko. Malheureusement, avec certaines nouvelles variétés, on nous habitue à une palette gustative très restreinte.»

Notre goût est-il façonné par les grandes entreprises agro-alimentaires? Pourtant, elles, qui puisent régulièrement dans les ressources génétiques des banques de semences pour développer leurs nouvelles sortes, auraient à disposition un formidable choix de nuances gustatives. Mais la priorité est ailleurs. «La productivité, la résistance aux maladies et l'aspect extérieur sont les qualités que la sélection moderne recherche avant tout. Le goût l'intéresse moins: une tomate doit garder le plus longtemps possible sa beauté. Or, si elle est bonne pour nous les humains, elle est aussi bonne pour les micro-organismes qui vont "l'avarie"», explique Anna Artemyeva, responsable des ressources génétiques des cultures maraîchères à l'Institut.

Tomate bannie

Goût négligé au profit du délai de conservation, standards de beauté et de rendement imposés: la production de masse dicte aussi les lois du marché. Les accords commerciaux, comme la législation européenne, consacrent le système des catalogues officiels – registres pour les semences autorisées à la vente. Leurs critères sont conçus sur mesure pour les variétés industrielles et éliminent presque d'emblée les sortes qui ne répondent pas aux standards.

Prince Noir s'est retrouvé d'abord hors catalogue et un peu hors-la-loi. Soyons honnête: personne ne pensait expulser la tomate à la pulpe grenat. Mais comme ses graines sont mises à l'écart des grands circuits commerciaux, elle est de moins en moins cultivée. Et puisque d'autres variétés partagent son sort, la diversité alimentaire se rétrécit et s’affadit, y compris dans nos supermarchés et assiettes. Pour la conserver – ne serait-ce parce que la Convention sur la biodiversité a un certain poids moral – les catégories « de conservation » et « pour amateurs » ont été ajoutées dans les catalogues pour les variétés rares et anciennes. Mais l'espace laissé aux espèces qui n'intéressent pas la grande production est une enclave: on assigne les sortes traditionnelles et locales à leur région d'origine et les démarches bureaucratiques sont dissuasives.

Prince Noir l'a échappé belle: depuis 2012, il fait partie des variétés «sans valeur intrinsèque» dont «le produit de la récolte est principalement destiné à l'autoconsommation». Traduction: ses semences peuvent être vendues en petites quantités. Pas une liberté totale, mais toujours mieux que rien. Le pire pour une variété reste de ne pas être enregistrée nulle part: dans ces cas, certains pays vont jusqu'à interdire la vente de semences, voire l'échange. Principe attentatoire aux fondements de l'agriculture depuis la nuit des temps...

Grandes différences en Europe

«Les législations nationales dans l'Union européenne varient entre la plus et la moins favorable», explique Iga Niznik, consultante juridique de l'association Arche Noah pour la sauvegarde de la biodiversité. Le Danemark est à l'avant-garde avec sa nouvelle loi qui autorise la circulation de toutes les semences pour l'usage non-professionnel. En Autriche, les variétés non-inscrites jouissent de la même liberté si la quantité ne dépasse pas un certain seuil. En revanche, les agriculteurs ou amateurs-jardiniers allemands ont le droit d'échanger mais pas vendre les semences hors catalogue.

Encore moins de marge de manœuvre en France: «Les échanges sont autorisés pour les agriculteurs dans le cadre de programmes de recherche expérimentale ou, depuis peu, d'entraide agricole», déplore Patrick de Kochko, du Réseau semences paysannes. Quant aux échanges de semences entre amateurs, ils sont soumis aux mêmes normes sanitaires que les variétés industrielles. «Le cadre législatif actuel ne permet pas de développer une offre alternative, moins homogène.» En attendant, on s'engouffre dans les brèches - en vendant les cultures maraîchères en petits sachets pour une utilisation non-commerciale... Et on salue le système helvétique.

La Suisse, îlot de biodiversité

En Suisse, Prince Noir a plus de chance – il n'a même pas besoin d'enregistrement s'il reste chez les amateurs. Quand l’ordonnance fédérale sur les semences et les plants était en cours de révision, dans le cadre des accords bilatéraux, et que le danger des restrictions européennes planait sur les champs suisses, la fondation ProSpecieRara et d'autres sont intervenues et ont obtenu un aménagement à la loi. Les variétés «de niches» peuvent être cultivées et commercialisées sans inscription au catalogue. Mais une demande d'autorisation de l'Office fédéral de l'agriculture est nécessaire. La législation suisse permet donc de multiplier et cultiver les variétés rares pour une production assez importante.

L'un des partenaires de ProSpecieRara, le producteur des semences et plants biologiques Sativa, à Rheinau, travaille principalement avec les variétés de niche et dispose de 40 sortes de tomates. Prince Noir fait partie de son assortiment amateur et sa soeur de couleur, tomate-prune Black Plum, enregistrée comme variété de niche, fait la joie des professionnels. «La loi suisse offre une bonne solution pour maintenir la biodiversité et offrir des variétés originales, relève Amadeus Zschunke, directeur chez Sativa. Et la démarche pour un enregistrement «de niche» est beaucoup plus simple que le système européen. De plus en plus d'agriculteurs s'intéressent à ces variétés».

Pesticides (rendus)indispensables

Pourtant, «la niche» a ses limites. «Il y a certaines restrictions des volumes de production, commente Denise Gautier, de ProSpecieRara. La quantité ne doit pas dépasser une certaine proportion par rapport aux variétés «conventionnelles». «Les normes agraires sont étrangement peu favorables à la biodiversité cultivée, mais il existe à l'heure actuelle une marge de tolérance dans leur application, soutient Maximilien Stauber, spécialiste en droit de l'agriculture. Tant qu'on ne concurrence pas la grande production, on est toléré.»

Dans un rapport récent, ProSpecieRara, avec la Déclaration de Berne et d'autres ONG, dénonçait une concentration insolente sur le marché des semences. Plus de 50% sont entre les mains des trois mastodontes du secteur – Monsanto, Syngenta et DuPont-Pioneer. Nonante-cinq pour cent des légumes sont détenus par les cinq plus grands semenciers, et à eux seuls Monsanto et Syngenta contrôlent 62% des variétés de tomates protégées en Europe. A cette mainmise s'ajoutent les brevets qui permettent aux multinationales de s'approprier des traits de plantes sauvages ou traditionnelles (lire plus bas), ce qui menace la sélection conventionnelle. L'autre grande inquiétude: les variétés hybrides prennent une place de plus en plus importante – 70% des légumes produites dans l'UE – et chassent les espèces locales. Or, moins adaptées aux conditions particulières, elles se révèlent souvent moins résistantes... et rendent les producteurs dépendants des remèdes chimiques.

«Ce sont les principes d'une production et d'une consommation de masse, plus encore que la législation, qui mènent à cette standardisation», relève Maximilien Stauber. Une faible consolation: le changement des mentalités est dans l’air et des semenciers indépendants font de la résistance dans le maquis de la biodiversité. Mais les lois semblent ne suivre que timidement... car les intérêts des lobbies pèsent souvent plus lourd dans la balance que les bonnes intentions.


 Droits sur les tomates sauvages

Si les variétés marginales et sauvages se trouvent exclues du marché, leurs propriétés précieuses intéressent beaucoup l'industrie agro-alimentaire. Qui ne se gêne pas pour rechercher les traits avantageux, les «réinventer» dans ses nouvelles créations et les faire breveter. Selon les revendications, la protection d'un trait peut s'étendre à toutes les plantes de la même espèce qui ont cet avantage, même à l'état naturel. Des poivrons résistants aux insectes, issus d'une variété jamaïcaine, des melons indiens particulièrement robustes, des tomates traditionnelles insensibles à un champignon... autant de brevets qui ont provoqué de vives oppositions ces dernières années. «On peut breveter une invention, un produit, mais pas la nature», dit Joël Vuagniaux, président de Kokopelli-Suisse. Sous pression des ONG et du parlement européen, la Commission européenne devra clarifier les règles en vigueur concernant la brevetabilité des créations issues des «procédés essentiellement biologiques». La décision, qui doit tomber ces prochaines semaines, changera-t-elle la vision de l'Office européen des brevets?

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