«Je suis enchanté d'annoncer que l'industrie britannique a mis au point un instrument clé pour le marché électronique émergeant: le Temps électronique de Greenwich, une norme temporelle pour le commerce électronique», s'enthousiasmait Tony Blair le 1er janvier dernier. L'ambition du premier ministre britannique était d'imposer le méridien de Greenwich comme LA référence universelle du Web. Exactement comme la longitude 0º de Greenwich s'était imposée au XIXe siècle, au temps de la marine à voile et de la naissance des chemins de fer.

La nouvelle heure de Tony Blair devait permettre de standardiser le temps sur Internet. Des confusions peuvent en effet naître des différents fuseaux horaires. Des messages, ou transactions financières, sont parfois convertis en heure locale. Deux correspondants, éloignés l'un de l'autre par des milliers de kilomètres, peuvent ainsi se retrouver avec des tempons horaires différents. Des imbroglios qui peuvent conduire à de sérieux ennuis en cas, par exemple, de délais de livraison ou promesses de remboursement non tenus. Si l'heure – et une heure précise au 3000e de seconde – est la même pour tous dans le cybermonde, autant de problèmes potentiels évacués.

Le Greenwich electronic Time, ou GeT, est une initiative d'IMRG, pour Interactive Media in Retail Group, une communauté de sociétés intéressées par le commerce électronique. DHL, IBM, Compaq, Ikea, Timex, NatWest ou encore Microsoft figurent parmi les membres d'IMRG. Ironie, c'est de l'intérieur même de cette communauté qu'est venu le principal obstacle à l'initiative britannique.

Le logiciel du GeT aurait dû être lancé quatre mois après l'annonce du gouvernement britannique. Il n'a été proposé qu'à la fin du mois de juillet. Le quotidien The Independent s'en est procuré un exemplaire, pour aussitôt s'apercevoir qu'il ne fonctionnait pas. L'heure aussi référentielle que précise perdait ses secondes comme une passoire. Elle se désynchronisait à vue d'œil avec les autres heures affichées sur l'un des écrans du journal.

Le problème vient du navigateur Internet Explorer de Microsoft, versions 3, 4 et 5, dont les codes informatiques refusent de reconnaître certains des programmes Java du logiciel GeT. Le bug est d'autant plus embêtant que le navigateur de Microsoft équipe 80% des ordinateurs connectés sur le Web dans le monde. Les responsables du GeT ont reconnu avoir un grave problème technique, le qualifiant même de «cauchemardesque». Ils ont sollicité l'aide de Microsoft. Le molosse américain a marmonné qu'il allait se pencher sur le dysfonctionnement, sans trop s'engager. Dans le meilleur des cas, seule la prochaine version de l'Explorer pourrait s'adapter au GeT.

Jo Tucker, l'une des responsables du GeT à Londres, concède que les débuts de la nouvelle heure universelle sont difficiles, mais refuse l'idée que le standard est mort avant d'être né, comme le suggère The Independent (la BBC, plus clémente, a noté que «Microsoft retient les aiguilles du temps»). «Nous avons déjà proposé de nouveaux outils informatiques à nos membres et ils marchent très bien, note Jo Tucker. Nous allons résoudre le bug. Et proposer dans le futur d'autres services, comme des informations éducatives ou historiques sur la mesure du temps.»

A Bienne, Nick Hayek Jr, patron de la marque Swatch, a le triomphe taquin: «J'ai envoyé des montres Swatch Beat à Tony Blair et à toute sa famille. J'espère qu'il a de l'humour…» Depuis octobre 1998, la marque propose son propre concept de temps universel pour le réseau, le Swatch Beat, via des montres spéciales et des programmes à charger sur les ordinateurs. Le beat est une heure décimale qui divise une journée en mille parties, une unité étant équivalente à 1,26 minute. Midi se lit ainsi «@500». Quatre millions d'internautes ont déjà chargé le programme. GeT et Swatch, le britannique et le suisse, ont un temps tenté de s'associer, mais la tentative a tourné court, avec au final quelques noms d'oiseaux expédiés de part et d'autre de la Manche (cf. LT du 6 janvier 2000).

«Nous avons réussi, certes dans une mesure encore modeste, parce que notre temps Internet a une approche différente, poursuit Nick Hayek Jr. Le Swatch Beat est ludique. Il ne veut pas s'imposer à chacun, d'autant que l'univers d'Internet est davantage libertaire qu'autoritaire. De plus, nous savions dès le départ qu'on aurait des difficultés de chargement avec des navigateurs comme Explorer. Notre système est beaucoup plus simple. Enfin, il ne cherche pas une précision absolue, qui est inutile sur le Web. Au contraire, nous proposons un temps souple, avec un battement d'une minute et vingt secondes, pour suggérer qu'il est inutile de trop se presser. L'important, c'est de communiquer, pas d'être obsédé par une heure absolue.»

Greenwich-Bienne, 0-1? Pour l'heure, oui, mais le match n'est pas fini. Surtout que le temps UTC, le Temps universel coordonné, qui a succédé en 1972 à l'heure GMT, risque au final de mettre tout le monde d'accord. Si la solution existe, et qu'elle n'appartient de surcroît à aucun pays ni à aucune marque de montres, pourquoi en créer une nouvelle?