«On travaille maintenant ou après avoir mangé?» Nihad Sirees a pris ce rendez-vous très au sérieux. Ponctualité rigoureuse, poignée de main et sourire engageants, il se glisse sur une banquette de la Jack’s Brasserie, le restaurant de l’hôtel Schweizerhof, à Berne. C’est la première interview en Suisse du romancier syrien, dont la vie s’éparpille ­entre Le Caire, les Etats-Unis et l’Europe, depuis qu’il a quitté Alep, sa ville natale, début 2012. Un coup d’œil à la carte, ce sera le menu du jour, et un verre de vin, qu’il apprécie même s’il n’y «connaît rien».

Précisons-le d’emblée. Aussi honnête soit-elle dans la recherche de la finesse, la cuisine de la Jack’s Brasserie ne jouera pas les premiers rôles dans cette rencontre. Certes, le ballet imperceptible des serveurs amidonnés offre tout le calme nécessaire à la conversation. Mais quelle naïveté d’avoir pensé pouvoir, là, dans le concert des voix feutrées, s’entretenir tranquillement de la situation en Syrie. Déguster l’entrée en évoquant la perte des emplois, la destruction des maisons, et la disparition des êtres aimés? Se délecter de Saint-Jacques à peine saisies, en soupesant la santé mentale de Bachar el-Assad? Et s’interroger sur l’avenir du pays au moment d’avaler le dessert chocolat-vanille? Impossible. Ce repas sera celui des estomacs noués et des bouchées picorées. De toute façon, la gastronomie syrienne manque «vraiment» à Nihad Sirees, en particulier les aubergines farcies que cuisine sa mère, avec un talent quasi «professionnel».

Lorsqu’il décide de plier bagage il y a dix-huit mois, Alep, aujourd’hui dévastée, a encore sa fière allure de cité millénaire. La capitale économique de la Syrie est peu remuante sur le plan politique et seule la défaillance des services publics, l’électricité, puis l’eau, commence à perturber le quotidien des habitants. Mais Nihad Sirees a déjà senti le vent mauvais: «C’est devenu dangereux pour nous, les écrivains. Le gouvernement s’est mis à nous demander d’écrire des articles et à parler dans les médias d’une manière qui lui convenait. Ça, je me refusais à le faire.» L’auteur de livres à forts tirages et de séries télévisées, dont la plus fameuse, Le Marché de la soie, lui a ouvert les portes de la renommée dans les années 1990, redoute aussi d’être enlevé. «Le gouvernement aurait pu me kidnapper juste pour pouvoir accuser l’opposition. Qui sait? Tout devenait imaginable», dit-il.

Nihad Sirees s’installe au Caire, sans savoir que ce nouveau port d’attache se transformera en piège. Le 3 juillet dernier, il s’affairait déjà en Suisse, donnant des conférences à Berne, Zurich ou Genève, lorsque le président islamiste, Mohamed Morsi, a été renversé. Depuis, l’Egypte s’est fermée aux Syriens et le visa qui aurait dû lui permettre d’y retourner n’est plus valable. Ses affaires sont là-bas. Lui doit maintenant trouver quel pays, en Europe, voudra bien l’accueillir.

Mais l’exil recelait aussi une pépite pour l’écrivain: le succès rencontré par son roman, Silence et ­tumulte*. La première édition libanaise en 2004 s’était déjà bien vendue sous le manteau en Syrie. Ce n’est que plus tard que les éditeurs occidentaux l’on découverte et ont commencé de la traduire à tour de bras lorsque le pays s’est mis à hanter l’actualité. L’ouvrage a été couronné d’un prix littéraire en Grande-Bretagne; un autre vient de lui être décerné en Allemagne; bientôt, Nihad Sirees sera aux Pays-Bas pour lancer la version néerlandaise. Concentré d’ironie grinçante, l’histoire a pour héros Fathi Chin, un écrivain dont la carrière s’étiole parce qu’il refuse de se compromettre dans la propagande du «Leader» cruel et mégalomaniaque à la tête du pays. Toute ressemblance… «Ce que nous avons en commun, Fathi Chin et moi, dit Nihad Sirees, c’est notre rejet de la violence. Le rire et l’amour sont notre manière pacifique de faire face à la dictature.» La traduction française est plus crue: on y parle de rire, oui, mais surtout du sexe comme d’une «arme pour se maintenir en vie». L’auteur s’empourpre furtivement, puis poursuit: «Un leader qui considère ses concitoyens comme des esclaves ne leur pardonnera jamais de s’être soulevés contre lui.» Il ne sait quel camp l’emportera dans ce conflit qui saccage son pays. «Ce que je sais en revanche, c’est que Bachar el-Assad l’a moralement perdu. Tuer en blâmant les autres, cela n’a aucun sens. Depuis le début il aurait dû écouter les gens. Entendre leurs aspirations de réformes. Au lieu de quoi il leur a menti.»

Nihad Sirees, dont la fille et les petits-enfants restés à Alep sont la cause d’une anxiété permanente, n’a pas l’intention d’emprunter à la guerre pour broder un roman. «C’est trop tôt. Et quoi que vous écriviez, c’est en deçà de la vie des gens. Nous pensions qu’il y aurait un prix à payer pour la démocratie. Mais qu’il soit aussi élevé, ça, personne ne l’avait imaginé», dit-il, regard sombre sous une couronne de cheveux blancs.

D’après lui, cette tragédie «transformera la société, l’économie, mais aussi la culture, la littérature. Le langage lui-même va évoluer. Certains mots vont se perdre et d’autres s’imposer. La Première Guerre mondiale a bien engendré le dadaïsme et le surréalisme. Comme en Europe à l’époque, des villes sont bombardées, des civils sont tués et des armes chimiques utilisées. Il n’y a pas de règles à cette guerre.» Et Bachar el-Assad, fou ou idiot? L’écrivain lui a consacré au printemps un article glaçant, intitulé «Cher papa», paru dans Newsweek. Il y montre comment le fils, Bachar, ne pouvait s’affranchir ni même «penser hors» du système totalitaire hérité de son père, Hafez. Malade, finit par trancher l’écrivain. L’addition, nous avons besoin d’air. Nihad Sirees allume sa pipe à peine dehors. Vite, une bouffée salutaire.

* Silence et tumulte, Robert Laffont, 2012.

«Nous pensions qu’il y aurait un prix à payer pour la démocratie. Mais qu’il soit aussi élevé, ça, personne ne l’avait imaginé»