Toujours moins de Rex, de Tyson, de Bandit et de Belzébuth. Toujours moins de grands chiens, donc. Et toujours plus de Luna, Mona, Bobby, Kouny, Lady et autres Lolita. Des petits chiens-chiens affublés de diminutifs aussi courts que leurs pattes fragiles. Des noms qui contrastent avec ceux des chiens de garde des années passées.

En Suisse, le poids et la taille du chien moyen diminuent constamment. Les chiens de petit format ont la cote. Mais qu’est-ce qu’un petit chien, au juste? «Il pèse entre 500 grammes et 15 kilos, avec une taille au garrot de moins de 45 centimètres», répond le Service vétérinaire de Genève.

Selon l’Office vétérinaire fédéral, la Suisse compte 450 000 toutous sur son territoire. Si le labrador reste le plus populaire de tous, suivi de bâtards divers et variés, il est désormais talonné par le yorkshire-terrier, figure de proue des chiens de petit format. Si l’on en croit les recensements récemment menés par l’hebdomadaire SonntagsBlick, viendraient ensuite et dans l’ordre: le jack russell, le chihuahua, le west highland terrier, le teckel, etc.

A l’heure de la densification des villes et de leur gentrification, le manque de place explique l’essor du petit chien, perçu – pas toujours à raison – comme moins encombrant et moins demandeur d’espace.

Il y a aussi toutes ces stars qui ont fait du petit chien l’accessoire trendy, l’élément clé d’une photo pseudo réussie. Affublé de vêtements selon l’humeur de son maître, l’inséparable ami est coiffé et parfois même parfumé comme son alter ego du bout de la laisse. Paris Hilton a contribué à populariser cette mode du chien de sac à main avec ses treize minuscules bestioles, alors que Blake Lively exhibe partout son petit frisé – en fait, il s’agit d’un maltipoo, mélange de bichon maltais et de caniche nain, dont la race très récente est en train de faire son apparition en Suisse.

La mauvaise presse faite aux chiens de grand gabarit suite aux drames des attaques de molosses a augmenté le succès des petits. Les chiens XXS, eux, ne figurent sur aucune des listes d’animaux interdits par certains cantons. Ne donnent-ils pas l’impression que, s’ils se mettaient à mordre, leurs dents ne feraient que de petits trous, presque amusants, et qui les rendraient d’autant plus mignons?

Sonja Tuscher est coach canin dans la région de Lausanne, elle est spécialiste des relations homme-chien. Elle déplore cette tendance à réduire le petit chien à son unique rôle d’ornement de sac à main, de siège avant de décapotable ou de bibelot d’appartement: «Les gens ont tendance à ne pas respecter les besoins des chiens, qui doivent pouvoir se socialiser avec d’autres animaux, les renifler et se promener. Si les besoins de ces animaux ne sont pas comblés, ils tombent malades.»

Les maladies canines seraient fréquentes chez les petits chiens confinés aux deux pièces et demie des appartements citadins. Le «syndrome de la toupie» en est une, qui voit le chien tourner en rond, et tenter d’attraper sa queue entre ses dents, signe de problèmes mentaux. Quant à la dépression, elle se lirait aisément, selon la coach, dans les yeux des chiens moroses. C’est que le chien est un miroir de l’homme, un miroir fidèle. Sonja Tuscher: «Avant, on choisissait un chien pour se protéger, jouer ou faire du sport. Aujour­d’hui, le chien comble un manque. Manque affectif, manque d’amour ou grande solitude. Les petits chiens sont devenus les partenaires de vie de leurs maîtres, qui les transportent partout, au travail, dans les magasins comme au fitness…»

Cynthia Edelman-Rota, coach canin à Cugy: «Le petit chien a toutes sortes de fonctions. Il sert d’enfant de substitution, d’accessoire de mode, et il est le chien urbain par excellence. Je rappelle qu’il a été sélectionné sur sa dépendance à l’homme et qu’il ne supporte donc pas d’être seul. D’où l’anxiété de séparation dont on s’étonne qu’elle soit fréquente chez les chiens de petite taille!» Un mode de vie urbain qui ne convient pas aux toutous, moins sédentaires que leurs patrons: «Le Jack russell est une vraie bombe!» dit la coach lausannoise. «Contrairement au king-charles qui, plus humain et compréhensif, convient mieux aux personnes âgées. Tous les petits chiens ont besoin de compagnie et de sortir au moins 1 h 30 dans la journée.» Regula Hofstetter, éducatrice à Saignelégier, ajoute: «Beaucoup de petits chiens ne mènent pas une vie normale. Ils sont portés comme des enfants, dans des sacs ou dans les bras, comme s’ils n’avaient pas de pattes. Et je connais des propriétaires qui, au lieu de sortir le chien, lui mettent des couches pour lui faire faire ses besoins. C’est triste.»

Les petits chiens seraient-ils plus humains que les grands? Ils en ont l’air, eux qui écoutent attentivement les maux de leur maître, oreilles dressées et yeux grands ouverts. Ils jouent volontiers, et dorment souvent sur le même oreiller que leur propriétaire. On leur passe beaucoup plus qu’à leurs congénères de plus de 45 centimètres.

L’amour du petit chien, c’est la mode du mini, du portable. Le petit chien, ou le tout en nain.