Durant les Fêtes, «Le Temps» se plonge dans l’univers de jouets mythiques, qui racontent un lien ancien entre les générations. Voici le premier épisode de notre série.

Les épisodes précédents: 

Une toupie, pour petits ou grands, c'est irrésistible. Mettez-en sur la table de Noël, vous verrez. «L’Enfant au toton» raconte totalement cela. Ce tableau, visible au Musée du Louvre, oeuvre de Jean Siméon Chardin, fut présenté en 1738. Sur cette petite huile se trouve peint le jeune Auguste-Gabriel Godefroy, fils d’un joaillier de l’époque. Il contemple un «toton»: une petite toupie en forme de cube, traversée par un axe, que l’on lance au-dessus d’une sorte de damier où sont inscrits des nombres. L’idée est de prédire sur quelle case le toton va s’arrêter.

Mais si la peinture de Chardin est demeurée fameuse à travers le temps, c’est en raison du «regard de l’enfant, fasciné, captivé par le tournoiement de la petite toupie», souligne Samuel Saffore, de la boutique de jouets La Marelle, à Lausanne. C’est une des premières oeuvres d’art à mettre ainsi en scène le miracle de l’enfance, en ce début du XVIIIe, des Lumières, et les livres de Jean-Jacques Rousseau ne sont plus très loins.

Venue d'Asie

Pourtant la toupie, elle, vient déjà de très loin. On en a trouvé des traces dans des ruines chinoises vieilles de plus de 4000 ans. Le jeu existait en Asie, de la Corée au Japon, depuis des siècles. En Angleterre, au XVe siècle, chaque village en possédait une, officielle et géante, que l’on sortait une fois l’an, lors de Mardi Gras, pour organiser des courses populaires de toupies avec les bourgs voisins.

On trouve des toupies de toutes sortes et matières, en bois, en poterie, en terre cuite, en métal et évidemment fabriquées en toutes sortes de plastiques au XXe siècle. Longtemps, les enfants les fabriquèrent eux-mêmes, inventant aussi les mille manières de s’amuser avec, imprimant la rotation entre les doigts ou à l’aide d’une ficelle, décidant que le gagnant était celui qui la ferait s’approcher au plus près d’un mur, mais sans le toucher. Ou alors il s’agissait de lui faire renverser de petites quilles, ou encore, seul le temps de rotation compterait. Aujourd’hui, certains collectionneurs achètent des modèles de précision faits de tungstène et de titane: certaines pièces onéreuses peuvent tourner jusqu’à dix minutes sur elles-mêmes.

Et puis on voulu voir dans la toupie un symbole, celui de la terre tournant sur elle-même. Le jouet fut aussi expérimental, préfigurant le gyroscope par exemple. Les ingénieurs et architectes du Bauhaus, entre les deux guerres mondiales, s’intéressèrent à la façon dont la rotation d’une toupie de plusieurs couleurs modifiait la perception de ces couleurs. 

C’est un jouet classique, au succès aussi constant qu’inédit, qui refait surface périodiquement, comme il y a trois ans avec l’irruption du «hand spinner», sorte de mini toupie sur trois axes, tournant sur un doigt: ça ne dura qu’un été, mais démontra aussi que la fascination perdurait toujours, comme dans le tableau de Chardin, dans le regard de ceux qui s’y essaye. C'est un jouet qui ne cessera jamais de nous replonger dans l'enfance.