C'est l'histoire d'un nain. Pas un de ces nains béats qui garnissent les plates-bandes et n'ont jamais connu l'aventure. Non. Ce nain-là vit dans les montagnes glaronaises, au-dessus du village de Braunwald, à près de 2000 mètres, où il est connu depuis un bon demi-siècle sous le nom de «Zwäärg Bartli», le nain barbu. Certains prétendent qu'ils l'ont aperçu à la tombée de la nuit, avec son chapeau, ses deux hautes bottes, son veston marron, son sac à dos, son bâton et sa lanterne. On dit qu'il a des pouvoirs magiques grâce au diamant de feu découvert il y a bien longtemps dans le creux de la montagne.

Mais il y a une chose dont on peut être absolument sûr: grâce à un hôtelier malin qui s'est mis à raconter son histoire aux enfants de ses pensionnaires, Bartli a relancé le tourisme dans la station de Braunwald. Il fait gambader les familles sans un grognement pendant plus de quatre heures sur un sentier d'altitude et, depuis cette année, il tente le pari moderne de rassembler les petits francophones et les petits Alémaniques au pied du même conteur, lui aussi un peu prestidigitateur.

L'histoire du nain de Braunwald a commencé à la fin du XIXe siècle, avec la découverte d'une source sulfureuse. Le funiculaire que l'on emprunte encore aujourd'hui, après avoir abandonné sa voiture à Linthal, près de Glaris, a consacré la vocation touristique de Braunwald en 1906. Un Grand Hôtel a été construit par les architectes qui avaient bâti le Bürgenstock, au-dessus du lac des Quatre-Cantons. Le décorum avait son importance: si le vaste hôtel est à l'écart de l'arrivée du funiculaire, ce n'était pas seulement pour que les clients profitent du panorama dominé par le Tödi, mais aussi parce qu'on tenait à les emmener en carriole à chevaux jusqu'à l'entrée de ce qui était un palace. La clientèle russe et les grands industriels du textile de la vallée ont inauguré la station. Après la révolution bolchevique, les volets du Grand Hôtel sont restés fermés jusqu'aux premières saisons d'hiver, vers 1940. Le Grand Hôtel a été rebaptisé. Il accueillait les premiers skieurs anglais. Puis ce furent les Français. Entre 1948 et 1957, un train des neiges faisait le trajet Paris-Linthal avec 400 clients et les ramenait deux semaines plus tard. Le palace s'est alors appelé «Hôtel Bellevue» pour plaire aux oreilles de Paris. L'antique télésiège en bois dont les bancs sont disposés parallèlement au câble date de cette époque-là. Il hisse toujours, en amazone, ses paires de passagers jusqu'à Gumen.

Et le nain Bartli? Son heure est venue dans les années 70. Les Français avaient alors à leur tour délaissé l'hôtel. En 1973, le propriétaire du prestigieux Glarnerhof de Glaris convoque ses fils pour une ascension à Braunwald dans le but d'acheter l'ancien palace. L'état de l'hôtel est décourageant. «Tu ne vas tout de même pas te mettre à dos ce train fantôme?» lance, effaré, le plus jeune. Pourtant, le père achète. Et c'est Martin Vogel, l'un de ses fils, qui sera désigné pour s'en occuper.

Martin Vogel et sa femme Lydia, une Fribourgeoise alors hôtesse de l'air, reprennent l'hôtel de Braunwald en 1975. «J'ai appris à nager dans l'eau froide», raconte aujourd'hui l'hôtelier, le regard perdu dans la première neige d'automne qui vient de recouvrir les feuilles échouées sur la vaste terrasse. Il a fallu beaucoup investir. A l'époque, la station attirait déjà quelques familles. Un soir, une fillette s'est mise à crier à table. Martin Vogel tente de la calmer. «Si tu es sage, je te raconterai une histoire après le repas», lance-t-il à bout d'arguments. «J'ai sorti les contes de Grimm. Le lendemain, évidemment, la fillette voulait entendre la suite. Elle avait emmené les autres enfants de l'hôtel. Je leur ai raconté des histoires toute la semaine.» Quelque temps plus tard, une maman zurichoise l'appelle: «C'est ici qu'un hôtelier raconte des histoires aux enfants?» La vocation de l'hôtel était lancée.

Depuis trente ans, Martin Vogel s'échappe de son bureau tous les soirs à 18 h 30, s'assied dans le grand fauteuil en rotin, et prend sa voix de conteur. L'établissement a encore changé de nom, il s'appelle désormais «Märchenhotel», l'hôtel des contes. Peu à peu, le «Märlionkel» (l'oncle conteur) s'est dégagé des livres – «parce qu'il y avait toujours un ou deux gamins qui croyaient savoir l'histoire mieux que moi», explique Martin Vogel. L'homme a inventé ses propres récits. Surtout, il s'est emparé d'une histoire de la région, les aventures du «Zwäärg Bartli» imaginées par une grand-maman du village, Lorly Jenny, décédée il y a une vingtaine d'années. L'histoire avait été écrite et publiée en dialecte glaronais. «Personne ne lisait ce livre, notre dialecte est si éloigné du züridütsch!» Grâce à la nouvelle popularité du nain, le livre de Lorly Jenny a été traduit en allemand et, tant qu'on y était, en anglais.

Dans son fauteuil, Martin Vogel prend quelque liberté avec le texte, fait participer son petit public, amène désormais le nain Bartli à la Migros pour ses commissions et prescrit des «Zwieback et du thé» aux animaux de la forêt malades. Vogel a travaillé avec les quelque 500 habitants de la station à l'aménagement du sentier du nain, un parcours où les familles visitent à travers la montagne le château du roi des nains (un cirque de pierre naturel avec place de pique-nique), le trône du roi, le diamant de feu et, surtout, la grotte du nain, une cavité naturelle où l'on découvre après s'être avancé, tout recourbé, au cœur de la montagne, une table basse et un minuscule tabouret ainsi que le bâton et la lanterne de l'occupant. Mais Bartli, malin, n'est visible que dans l'imagination des enfants.

Peu à peu, ce nain mystérieux est devenu l'emblème du village, un argument touristique qui différencie Braunwald des autres stations alpines. L'infrastructure de ce village sans voitures (et où les hydrantes sont déguisées en petits gnomes) est résolument conçue pour les familles. En hiver, un traîneau sillonne le village en transportant une quarantaine d'enfants. L'école de ski, l'école de snowboard et le jardin des neiges sont bien fréquentés.

Dominant le village, l'ancien palace est devenu une colonie de luxe pour familles. Un parcours d'escalade anime la piscine intérieure, un toboggan relie le premier étage au rez-de-chaussée, une garderie et une salle Nintendo sont à disposition toute la journée en plus des places de jeux traditionnelles. Pour les parents: un «wellness» sur le toit (interdit aux enfants), et un copieux repas en tête-à-tête tous les soirs dans la vaste salle à manger. Les enfants mangent entre eux un dîner adapté mais équilibré. Et à l'heure de la fameuse histoire, les choses ont un peu changé.

Le «Märchenhotel» figure désormais parmi les meilleurs «kidshotels» de Suisse, une liste établie par Suisse Tourisme regroupant une trentaine de lieux d'hébergement bien équipés pour les familles. Très populaire outre-Sarine, le Märchenhotel de Braunwald commence donc à tenter les familles romandes, qui ne représentent aujourd'hui que 1% de la clientèle. S'adaptant à la nouvelle donne linguistique, l'oncle conteur attire désormais les petits francophones dans le salon bleu juste avant l'histoire pour un résumé en français. Un quart d'heure plus tard, au pied du fauteuil en rotin, ils sont une trentaine chaque soir à écouter, bouche bée et sans bouger, les aventures en suisse-allemand du nain Bartli, qui met sa Jacke, prend son Stock, son Rucksack, sa Laterne et trap, trap, trap, s'en va chez le roi des nains.