Migrations, transhumances, changements d’identité: c’est ce qui finit par arriver aux concepts lorsqu’on les fait naviguer au long cours et sur le long terme. Prenez le mot «victime». Pour les Romains antiques, il désignait l’«animal destiné au sacrifice en vue de remercier les dieux», rappelle l’historienne genevoise Irène Herrmann dans le tome 2, paru ces jours, du Dictionnaire des concepts nomades en sciences humaines; la bête sacrifiée, croyait-on, consentait au don de soi, qui était chargé de sens. Ensuite, ce sens se perd. Dans les sociétés européennes d’Ancien Régime, les victimes, désormais humaines et involontaires, «étaient souvent vues comme des êtres peu dignes d’intérêt»: estimant qu’elles «méritent leur sort et le mépris», on les envisage alors avec une «déconsidération mêlée de dégoût».

C’est semble-t-il en Suisse que le concept en vient à prendre sa signification actuelle, compassionnelle et attentionnée, au moment où «le gouvernement helvétique fait de l’humanitaire l’un des axes majeurs de sa politique, érigeant l’aide aux victimes étrangères en atout diplomatique et en valeur nationale». Cela marque la première apparition d’une nouvelle «conception valorisante des victimes», qui débouchera sur la «réparation par la reconnaissance publique». Gagnant-gagnant, comme on dit, à la fois pour les victimes et pour les acteurs politiques qui s’en font les porte-voix? Pas forcément. «Les victimes ne sont écoutées que si elles disent ce que ceux qui leur accordent la parole veulent leur entendre dire», note l’historienne…

Histoire et contrebande

Les concepts dont l’usage se déploie ainsi dans l’espace et dans la durée «échappent à une définition», écrivait Nietzsche dans Généalogie de la morale (1887), car «n’est définissable que ce qui n’a pas d’histoire». L’historien anglais de la pensée Quentin Skinner faisait écho au philosophe allemand un siècle plus tard: les concepts politiques n’ont pas de définition, «ils n’ont que des histoires» – des histoires faites de conflits, mais aussi de nomadismes et de trafics divers. C’est l’approche qu’embrasse cet ouvrage, piloté par le Français Olivier Christin, directeur de l’Institut d’histoire de l’université de Neuchâtel. «On voulait éviter deux écueils, explique le chercheur. Le premier consiste à considérer que les concepts ont une définition figée. Le second est l’idée selon laquelle les mots et les idées vivent une vie propre, nous échappent, circulent tout seuls de manière purement virale. On voulait rappeler, au contraire, qu’il y a toujours des gens qui font commerce de ces concepts, qui coopèrent ou qui s’affrontent pour les imposer comme légitimes, qui les font circuler sur le mode de l’import-export ou de la contrebande.»

Après un premier volume «plutôt expérimental», où «ce qui nous intéressait était surtout la méthode», le deuxième tome se bâtit de manière plus systématique autour de concepts qui agitent aujourd’hui le champ socio-politique: «Nous avons choisi des mots qui structurent ensemble des débats de société – et qui parfois fonctionnent comme des couples infernaux qui empêchent de penser, par exemple nation et multiculturalisme…» Autre point important: «Nous avons réuni des contributeurs issus de l’espace européen – Suisse, France, Italie, Angleterre, Allemagne – pour réfléchir à la circulation des mots, sans utiliser l’anglais comme langue internationale unique des sciences sociales, ce qui représenterait aussi un appauvrissement.»

«Prekarität» et «melting-pot»

Exemple: le mot «précarité» n’existait pas dans la langue allemande jusqu’à la fin des années 1990, note le sociologue saint-gallois Franz Schultheis. En France, il apparaît dans sa signification actuelle une décennie plus tôt. Il traduit les effets d’une «radicalisation de la logique de marché capitaliste», marquée par le «remplacement de l’exploitation par l’exclusion» et par «la restauration de conditions de travail qui étaient celles des débuts du capitalisme». Ce cadre économique global s’éprouve toutefois différemment d’un pays à l’autre. Alors qu’en France, «précarité» renvoie dans une large mesure aux populations issues de l’immigration postcoloniale (et aux jeunes générations), le mot «Prekarität» ne s’impose au-delà du Rhin qu’après l’absorption de l’Allemagne de l’Est dans le pays réunifié. Le vécu de la précarité correspond en effet à la rupture d’une «promesse d’égalité» qui n’est pas la même: le décalage «entre la citoyenneté garantie sur le papier et la réalité de la marginalisation sociale» frappe d’un côté les immigrés de deuxième génération nés Français en vertu du droit du sol, de l’autre côté les Allemands de l’Est devenus théoriquement Allemands tout court après la réunification.

Autre exemple: «multiculturalisme». Aux Etats-Unis, où le «pluralisme ethnique» est théorisé dès 1915 par le philosophe juif Horace Kallen, le concept «associe loyauté politique au pays d’accueil et droit à conserver les différences héritées de la migration», par opposition au «principe assimilateur exprimé par le terme melting-pot», rappelle Francesco Garufo, historien à l’université de Neuchâtel (relevons au passage que la formule melting-pot ne renvoie pas à l’expression de la diversité, mais à son annulation dans un creuset où l’on fond – to melt – toutes les particularités en un alliage uniforme…) Au début des années 2010, le «multiculturalisme» que critique le premier ministre David Cameron est une politique active de soutien aux communautés, menée dans le Royaume-Uni depuis trente ans; celui dont parle Angela Merkel est une situation transitoire dans un pays qui a toujours considéré les immigrés «comme étant de passage»; et celui qu’évoque Nicolas Sarkozy est un repoussoir opposé au modèle français, supposément intégrateur.

Des concepts-Barbapapa

On a tout intérêt, donc, à appréhender les concepts sous leurs identités multiples pour ne pas installer les débats socio-politiques dans l’indétermination: le règne des concepts-Barbabapas, qui changent de forme pour s’adapter aux besoins du moment, est en effet celui du populisme… «Nous souhaitons remettre du contenu et des sciences sociales dans le débat public. Nous observons en effet la prolifération d’éléments de langage répétés en boucle, conçus à la fois pour avoir un effet médiatique et pour éviter de donner prise à des débats de fond. Il y a une usure, un désenchantement du langage politique qui vient de ces usages volontairement flous, opportunistes, des mots», reprend Olivier Christin. C’est ainsi, par exemple, que «beaucoup de gens, en France, n’arrivent plus à faire la distinction entre patriotisme et nationalisme, tendant à dissoudre le premier dans le second; alors que, pour paraphraser Jean Jaurès, c’est parce que nous sommes patriotes que nous sommes internationalistes».