Une semaine suisse

En vue du premier août, nous proposons une série d’articles sur les trésors, les contradictions, les multiples facettes culturelles et sociales du pays.

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Lorsqu’un chœur chante à l’unisson, les battements de cœur de ses choristes se synchronisent. Leur rythme cardiaque s’accélère et ralentit à la même vitesse. Inspirant, retenant leur souffle et expirant au même moment, les chanteurs coordonnent leur respiration sur le même tempo. Lorsque notre pulsation cardiaque s’harmonise à celle de notre voisin, avons-nous plus de chances de tomber amoureux? La science ne le dit pas, mais les chorales suisses romandes regorgent d’histoires d’amour et d’amitié.

Comme celle d’Olivier qui a rencontré son partenaire de vie il y a vingt-huit ans dans le Cantabile à Neuchâtel, sur des airs de Verdi. Depuis les deux basses ne se sont plus quittées. «Chanter ensemble, c’est partager de la joie, une certaine intimité, et le rythme des répétitions garantit que l’on va se retrouver à intervalle régulier», indique-t-il.

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Laboratoire sociologique

Toutes les chorales ont leur compte de couples qui s’y sont créés, d’amitiés profondes qui y sont nées. «J’ai connu la marraine de mon fils dans un chœur lorsque j’étais jeune et celui qui est devenu mon mari», témoigne Marianne, membre d’un chœur liturgique de Lausanne. «Dans une chorale, on s’écoute et on se regarde avant de se parler. C’est un endroit où il règne une bienveillance, une entraide, une solidarité. Si l’un de nos membres est hospitalisé ou a perdu un parent, nous lui signons une carte, nous allons peut-être même chanter à l’enterrement. C’est un lieu de partage où la compétition n’existe pas, ce qu’il faut, c’est produire ensemble quelque chose de beau», résume-t-elle. Dans un chœur, les chefs de service d’hôpitaux se mélangent aux infirmières, des étudiants romands aux étrangers arrivant en Suisse, des jeunes mères de famille à des veufs, un véritable laboratoire sociologique. «J’y ai connu une étudiante en droit qui a intégré l’étude d’avocat d’un des choristes, des vingtenaires partant en vacances ensemble, des gens tomber amoureux, deux retraitées célibataires devenir meilleures amies, c’est riche l’histoire d’un chœur», lance Marianne.

Cela fait trente-cinq ans que Christophe Gesseney dirige le chœur d’oratorio Vivace à Lausanne et insuffle sa bonne humeur à ses choristes. «Faire partie d’un chœur, c’est partager une aventure musicale, le plaisir de chanter. Je pense que le chef participe en grande partie au rayonnement du groupe. Si les chanteurs passent un bon moment ensemble, tout en ayant l’impression d’avoir avancé durant la répétition, c’est qu’elle est réussie. Et j’ai du plaisir à voir les gens partir d’une meilleure humeur que lorsqu’ils sont arrivés», sourit-il.

Pourquoi les Suisses chantent-ils?

La tradition chorale est indissociable de la Suisse. Durant très longtemps, elle fut empreinte de religion. En Pays de Vaud protestant, le chant choral était banni durant l’Ancien Régime. La pratique y est arrivée au XVIIIe siècle, mais a peiné à s’installer, le chant monodique d’influence française étant alors préféré au chant polyphonique. C’est au XIXe siècle, grâce à l’action combinée des chants de la Fête des Vignerons, des chansonniers zofingiens et de la Société vaudoise d’utilité publique qui promeut le chant comme moyen d’éducation que l’art choral prend son essor. Il est alors lié davantage à la morale et à la patrie.

Les Fribourgeois, eux, sont à ce point épris de vocalises que l’on compte à Fribourg un choriste pour 35 habitants. On dit qu’un village où l’on ne chante pas, c’est un pays qui se meurt. Cette densité exceptionnelle s’explique par une tradition séculaire solidement ancrée dans l’histoire régionale. Si le mouvement choral s’est développé dans tous les cantons catholiques, c’est en effet à Fribourg – dans une société rurale fermement encadrée par le clergé – qu’il a trouvé son meilleur terreau. En Suisse, près de 2000 chorales profanes d’amateurs sont recensées, avec une moyenne d’âge de 60 ans.

«Le chœur, comme les sociétés de gym ou de tir, ont aidé à la formation de l’Etat-nation», explique Grégoire Mayor codirecteur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel. «Chanter collectivement, «un peuple, une voix», écouter l’autre: tout cela correspond à l’idéal du consensus helvétique. C’était également une manière de voyager, les concours, les fêtes chorales, permettaient de se rencontrer entre Suisses de différents cantons. Aujourd’hui, ce caractère pédagogico-politique s’est fortement atténué, et on chante avant tout par plaisir», expose ce baryton.

Et la relève?

Chaque année, la disparition de chœurs inquiète. Dans les villages, on fusionne la chorale avec celles d’à côté. Le manque de relève, dit-on, la faute de l’école, qui ne met plus la diversité du chant assez en avant. L’individualisation véhiculée par l’émission The Voice ne pousse pas les jeunes chanteurs à faire partie d’un chœur. «Certains sont fragiles et meurent, d’autres naissent», positive le chef vaudois Christophe Gesseney. «Beaucoup de jeunes chefs sortant du conservatoire créent des petits ensembles vocaux pour décrocher leur maîtrise, et certains perdurent. On s’est souvent inquiétés pour la relève et il y en a toujours, je ne me fais pas de soucis. Il n’y a qu’à regarder le nombre de concerts produits à Lausanne durant l’année.» Christophe Gesseney fait partie des chefs qui font passer une audition. «Je tiens à ce qu’il y ait un certain niveau de chant. Pour garantir une certaine mixité, je ne prends pas de nouveaux membres à partir de l’âge de la retraite, exception faite pour les ténors, mais je ne chasse personne: jamais je ne demanderai à un chanteur âgé de quitter la chorale. Cela permet ainsi à mon groupe de se renouveler.»

Les chœurs de gymnases et d’universités sont un vivier pour transmettre le goût du chant à de nouveaux choristes. La relève du Chœur de l’Université de Genève existe bel et bien, son chef Pierre-Antoine Marçais n’est pas inquiet. «Nous sommes 90 choristes, dont une bonne moitié de jeunes étudiants. Comme partout, nous avons simplement du mal à recruter des ténors. Les étudiants qui passent l’audition d’entrée ont pour la plupart une formation musicale, même si certains chantent pour la première fois. Depuis le temps où le chœur s’est créé, il y a plus de cinquante ans, l’attrait du chant n’a pas diminué, c’est la multiplicité des activités proposées qui crée de la concurrence.»

La multiplication des répertoires est tout aussi impressionnante. En Suisse romande, un chanteur a la possibilité d’intégrer un ensemble jazz, gospel, liturgique, de travailler de grandes œuvres de la musique classique vocale ou des chansons populaires locales. «Cette profusion de styles est merveilleuse, conclut Christophe Gesseney. Elle représente la diversité de notre culture populaire suisse.»