Dans notre société, les traditions se trouvent «en échec, ou en panne; les appartenances ne sont plus prégnantes, les modèles ont éclaté, la transmission ne s’effectue plus»: tel est le constat du professeur de théologie à l’Université de Lausanne (UNIL) Pierre Gisel, qui vient de publier l’essai Qu’est-ce qu’une tradition? (Ed. Hermann).

La question interpelle, à l’heure du grand brassage entre traditions religieuses, rituels individuels, coutumes familiales, et récupérations commerciales. A ce propos, Pierre Gisel transmet sans détour son sentiment d’urgence: «Tout se liquéfie. Il n’y a plus d’institutions intermédiaires», constate-t-il, tout en relevant l’importance de la tradition dans son rôle de régulation.

Traditions, coutumes, rituels…

Que considère-t-on comme traditionnel aujourd’hui, et pourquoi cette notion semble-t-elle nous échapper? Pour rappel, la tradition est un principe de réflexion sur l’histoire et les expériences valorisées au sein d’un groupe, pris en charge par une institution. Alors que la coutume est une forme d’habitude au sein d’un même groupe social. «Personne ne prend en charge la responsabilité d’une coutume», souligne le maître d’enseignement et de recherche en sociologie Philippe Gonzalez, de l’UNIL. A tout moment, une coutume familiale peut être remise en question. Par exemple: a-t-on envie de baptiser son enfant, sous prétexte que sa famille, catholique, le fait depuis des générations?

Les rituels, eux, ne sont pas forcément collectifs. Ils peuvent faire partie du quotidien (les salutations, l’endormissement, etc.) et ne dépendre que d’une seule personne. Mais ils peuvent également être régulés par les traditions.

La disparition de la confirmation

Pour Philippe Gonzalez, la tradition est en mutation. «Le constat de Pierre Gisel est juste, puisque ce qui était collectif a tendance à s’individualiser.» Or, la tradition travaille sur le collectif. Dans la religion chrétienne, la confirmation (qui achève le baptême) illustre cette tendance: «Elle jouait un rôle social très important, c’était un rite de passage à l’âge adulte, et cela a disparu. C’est maintenant un enjeu de parcours individuel.»

A l’inverse, certaines traditions sont apparues récemment dans nos contrées, comme Halloween. «C’est une fête importée, à but commercial, qui n’a pas de terreau local. Et la tranche d’âge des 8-15 ans qui n’y participe pas se sent hors du coup.» Comme pour bon nombre de célébrations collectives, nous en avons oublié la provenance historique. (Même si, on s’en doute, les lentilles phosphorescentes et les bonbons avaient moins de succès il y a trois siècles.)

Nous sommes en panne de récits

La Fête de l’Escalade, à Genève, dont le point de départ est violent, a évolué et «joue aujourd’hui un rôle intégrateur. C’est une tradition citoyenne, qui crée un lien au-delà des appartenances particulières et religieuses», commente Philippe Gonzalez. Et Pierre Gisel de relever son caractère identitaire, qui se réfère à une histoire remodelée au fil du temps. Un phénomène qui se raréfie, puisque selon le professeur en théologie, «nous sommes en panne de récits».

Parmi différentes sortes de mutations, Philippe Gonzalez observe également le retour de labels, qui proposent d’autres types de collectifs. «Avec le marché du halal, vous avez la mise en place d’une démarche qui a un fond religieux. Mais il a fallu le faire basculer dans l’industriel. Et pour cela, il faut des certificateurs, des organisations de défense des consommateurs musulmans, qui vont assurer que le produit est bien conforme à la tradition.» Dans un autre registre, le carnaval a été développé par le secteur du tourisme, en jouant sur la redécouverte du patrimoine local.

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Si la tradition n’a généralement pas bonne presse – bien des abominations sont perpétrées au nom de la tradition – Philippe Gonzalez souligne que malgré son côté «réac», elle peut devenir une ressource critique et progressiste. Pour autant qu’un corps de spécialistes y réfléchisse, en regard avec l’Histoire…