Il croyait être devenu le nouveau héros de la Nouvelle-Zélande. Il se retrouve dans la peau du traître. Amputé des deux jambes, Mark Inglis est parvenu à conquérir le mont Everest (8850m) en se jouant de la déclivité avec des prothèses. Mais son exploit est terni par un drame. A 300 m du sommet, sa cordée a laissé périr un alpiniste en détresse. Pour ne pas compromettre ses chances de succès.

L'histoire de ce Néo-Zélandais est un vrai conte des temps modernes, où le courage et la volonté viennent à bout de l'adversité. Ancien guide de haute montagne, Mark Inglis a été victime d'un accident survenu en 1982 lors d'une excursion au mont Cook, le plus haut sommet de son pays. Cette fatalité ne l'a pas empêché de s'accrocher à son rêve de toujours: fouler le Toit du monde. Coûte que coûte.

A force d'obstination, il parviendra à accomplir son destin. Le scénario de l'ascension est digne d'un roman de Frison-Roche. Membre d'une expédition comprenant 22 alpinistes et six sherpas, Mark Inglis est sur le point de renoncer lorsqu'il brise l'une de ses prothèses. Mais il parvient à la réparer. Il atteint finalement le sommet tant convoité le 15 mai dernier, après 40 jours d'ascension.

La première ministre de Nouvelle-Zélande, Helen Clark, en personne lui adresse ses félicitations. En soutenant que son exemple prouve aux personnes handicapées que leurs ambitions doivent être sans limite.

Mais la «success story» se mue en tragédie. La rumeur enfle, qui veut que le jour de son ascension victorieuse, le Néo-Zélandais a ignoré un alpiniste qui agonisait. La nouvelle est bientôt confirmée. Redescendant du sommet, David Sharp, citoyen britannique de 34 ans, s'effondre 300 m plus bas, avant de mourir à petit feu, privé d'oxygène. Mark Inglis, suivi d'une quarantaine de personnes, passe à côté de l'Anglais, sans lui prêter la moindre assistance.

Une vive polémique enflamme alors, la Nouvelle-Zélande, relayée via les médias dans tout le monde anglophone. Comment a-t-on pu mépriser à ce point l'existence d'un individu, demande la vox populi qui trouve un héraut prestigieux: sir Edmund Hillary. Aujourd'hui âgé de 87 ans, celui qui fut le premier vainqueur de l'Everest en 1953 clame son dégoût: «Une vie humaine est beaucoup plus importante que le sommet d'une montagne!» D'autres gloires de l'alpinisme anglo-saxon relaieront ensuite son message.

Mark Inglis accuse le coup. Hospitalisé en raison de gelures aux doigts, il ne comprend pas qu'on puisse attaquer son attitude. «Je n'ai pas aidé David Sharp, simplement parce que je n'étais pas en position de le faire», déclare-t-il. Tout en précisant: «Il existait des faits qui déterminaient si la personne allait vivre ou non. Nous connaissions ces faits, au contraire de sir Edmund.»

De retour au camp de base, le chef de l'expédition, Russel Brice, s'était montré encore plus explicite: «Oui, nous l'avons laissé mourir. Mais nous ne pouvions pas l'aider.»

Il se trouve du reste des voix pour défendre ces «criminels de la montagne». En un demi-siècle, relativise-t-on parmi les spécialistes, 200 personnes ont perdu la vie à l'Everest. Un éditorialiste néo-zélandais estime même que la mort de David Sharp est une fatalité, car les sportifs qui gravissent de telles cimes sont parfaitement conscients qu'à cette altitude, le moindre accident signifie la mort. Une philosophie admise par la plupart des grands himalayistes actuels.