Un moment à tuer, je mets le cap sur un long banc installé au milieu du hall de gare.

Il est 17 h 15, heure de pointe. Un flot ininterrompu d'êtres affamés se pressent devant le comptoir de Polli, le boulanger le plus envahissant de Suisse romande. Comment ce minikiosque contient-il donc de quoi rassasier tant de monde? La gare bruit de cornets qu'on ouvre, de sandwiches qu'on déballe, de papiers froissés, puis jetés.

Incroyable ce qui se consomme entre 5 et 6 heures de l'après-midi dans un hall de gare. De l'apprenti à la dame proche de la retraite, tout le monde bouffe autour de moi. Sur mon banc, je côtoie successivement deux picoreuses de frites, quelques amateurs de Macdo, de sandwiches et de croissants fourrés, une dévoreuse de gaufres. Tous mâchent en automates, le regard fixé sur l'entrée du hall ou le panneau des trains. Seule une jolie jeune femme mord délicatement, voluptueusement, dans un karak qu'elle tient d'une main gantée. Les dieux lui ont accordé la grâce d'être tout à la fois charmante, blonde, mince et gourmande. Je regarde le karak fondre, puis disparaître.

A 17 h 30, légère accalmie. Je croise le regard insistant d'une femme qui tient bien en évidence devant elle un écriteau «Anna-Maria». Est-ce son nom, celui de la personne qu'elle cherche? Elle arpente le hall, consulte sa montre, part jusqu'au bout du couloir, revient. Je l'imagine étrangère et seule dans la ville, inquiète de trouver enfin la personne inconnue dont elle dépend peut-être crucialement.

Je la perds de vue. Il est 18 heures et à nouveau un flot de gens traversent mon champ de vision. Un aveugle à lunettes noires avance, une main sur l'épaule de sa femme, l'autre tirant une valise. Elle va chercher les billets, il reste seul un instant à côté de la valise, immobile au milieu des gens pressés. J'ai peur qu'on ne le bouscule, je guette les heurts inévitables. Lui reste calme, il repart tout bronzé et souriant avec sa femme en tirant sa valise.

Je suis assise depuis près d'une heure déjà au beau milieu du hall de gare de la ville de mon enfance et pourtant je n'ai pas encore aperçu un seul visage familier dans la foule. Personne ne prête attention à moi sinon une jeune fille qui me jette un bref coup d'œil avant de s'asseoir sur le banc. Je médite un instant sur l'âge et le temps qui passe quand j'aperçois coup sur coup deux anciennes connaissances qui traversent le hall de gare! Mon Dieu, pourvu qu'elles ne m'aient pas vue, l'idée de devoir leur parler. Mais, déjà, elles ont disparu, leur trajectoire ne passait pas par ici. Je me tasse à nouveau sur mon siège, partagée entre le soulagement et le dépit d'être pareillement invisible.

Cette chronique «Train de vie» paraît tous les vendredis. Isabelle Guisan y parle de gares, du rail, de départs sur un quai, de moments de vie aperçus par la fenêtre d'un wagon qui file.