Chaud, lourd, moite. Midi à la mi-août, mon regard se fait encore plus critique que d'habitude: la gare, le train ne sont plus que l'écrin sale et brutal du quotidien. La terrasse du buffet sinistrée sur le bitume devant la gare est remplie de désœuvrés (semi-) professionnels. Des régiments de tatoués avachis sur leur bière sont penchés comme chaque jour à la même heure vers la même conversation où chacun se raconte en tirant sur sa clope sans écouter l'autre. La serveuse, une quinqua blonde, surnage, modèle de gentillesse souriante face à ces visages ravagés.

Chaud, lourd, moite. Irritant. Du coup, tout mon être cherche à s'évader des couloirs et du quai bondés de gens trop proches, trop gros, trop laids ou trop désagréables pour céder un centimètre sur l'un des rares bancs oubliés là. En arrière-fond, les poubelles débordent et l'accordéoniste avale les notes de sa toccata. Heureu-

sement, quelques jolies filles déambulent, incroyablement fraîches dans leurs minirobes. Mon Dieu, pardonne-moi, je réagis comme un homme…

Le goujat en face de moi baisse l'écran antisoleil sans même me demander. Evidemment, nous sommes en fumeurs. J'ai fait une exception pour cause de sièges vides et me suis installée dans un de ces compartiments pour parias que d'habitude, je traverse la respiration suspendue. Tous des intoxiqués, mal en point, le corps mou, la peau jaune. Heureusement, aujourd'hui, presque personne ne fume, les paquets de cigarettes somnolent sur leur tablette, je suis tranquille tant que celui d'en face tire sur sa glace.

Chaud, lourd, moite. Je n'ose pas poser mes pieds gonflés, inesthétiques, sur le siège d'en face. C'est dire mon désarroi. La campagne est blanchâtre sous la chaleur, rien qui fasse lever le regard. Mélange de pensée vague, de rêverie lourde, un rire, un nuage m'extraient par à-coups de ce demi-sommeil. Mon Dieu, mais c'est déjà ma gare! Je tangue vers la sortie, engourdie d'images désagréablement interrompues, imbibée jusqu'au début de la nuit d'énervement absolument sans objet.

Quelques jours plus tard, l'orage a rafraîchi l'atmosphère. La canicule a lâché prise. La gare, le quai, le train, les autres, ne collent plus à la peau, je redeviens ferroviairement fréquentable.

*Cette chronique «Train de vie» paraît tous les vendredis. Isabelle Guisan y parle de gares, de rail, de départ sur un quai, de moments de vie aperçus par la fenêtre d'un wagon qui file.