portrait

Traitement de racines

A Sierre, il joue avec talent un Malade imaginaire sidéré. Portrait d’un amoureux du Valais qui a su le quitter.

Chermignon. Sans tomber dans l’exotisme primaire, quand on entend le nom de ce village valaisan associé à un comédien qui n’est ni laid, ni grossier, on ne peut s’empêcher de le couper en deux. Cher mignon. Il y a des artistes qui suscitent et cultivent le rejet. D’autres, au contraire, dont la simplicité invite à une forme spontanée de proximité. Fils et petit-fils de bistrotier, Pierre-Isaïe Duc est de cette dernière espèce. Convivial, solaire, bien disposé.

Cher mignon. Tout, dans la vie du comédien, ramène à cette notion. Le gamin qui, dès 7 ans, fait le caddie, l’été, au Golf de Crans. «On partait à sept ou huit. On travaillait pour de riches clients français, milanais. Quatre heures par jour. Et s’ils étaient contents, ils te rappelaient.» Appliqué, le petit Pierre-Isaïe revenait toujours.

Les sports, aussi, scansions saisonnières pratiquées avec assiduité. «De 6 à 12 ans, j’alternais le foot l’été, le ski l’hiver. Trois fois par semaine, sans me faire prier.» Fiabilité encore, lorsque, en bon fils aîné, le jeune adulte jongle avec Paris la semaine où il vit ses premiers frissons théâtraux et les week-ends au pays. «Mon père était décédé peu après mon départ. Je ne pouvais pas laisser ma mère seule au café.» Cela d’autant que, déjà fondu de théâtre, il avait pourtant suivi les Cours de cafetiers peu après l’armée. Au cas où il faudrait aider…

Aujourd’hui, c’est son frère cadet qui a repris l’affaire familiale. Désormais unique bistrot du village, appelé justement Le Cher-mignon. C’est là que, génération après génération, les clients échangent les potins du coin, causent affaires publiques, se mettent au diapason. Pierre-Isaïe Duc y a puisé la matière de son spectacle le plus autobiographique. Le chant du bouquetin, ode contrariée aux traditions du passé. D’un côté, le charme des patois et des locutions surannées, type «on n’apprend pas à caquer à ceux qui ont la diarrhée». La poésie aussi de ce Valais des villages dans lequel la fanfare occupait une place privilégiée. De l’autre, les rivalités crispées, le sentiment d’étouffer. Pour restituer cet encombrement, le comédien entre en scène comprimé dans une épaisse peau de chaume. Homme de paille de quelle sale besogne?

«Je n’ai pas de comptes à régler avec le Valais. Même si j’ai passé dix ans à Paris pour m’inventer d’autres racines, pour échapper à l’oppression des cimes. Ce spectacle, c’était plutôt le rêve éveillé de quelqu’un qui cherche à apprivoiser son intimité.» Du reste, les Chermignonnards ont apprécié. Réunis dans le café familial, ils ont ri aux descriptions piquantes de ces montagnards qui aiment bien «compter, calculer, mettre des limites»…

Paris, à 20 ans, c’était bien sûr la liberté. «Et un apprentissage accéléré. En Valais, j’avais suivi des cours de théâtre avec Anne Theurillat. Mais quand, à Paris, on m’a dit que je serais parfait pour incarner Sganarelle, j’ai répondu: C’est qui?» Avide de progresser, Pierre-Isaïe suit tous les cours du Studio 34, école axée sur le texte et le jeu ample à la Louis Jouvet.

«Je ne comprenais pas les élèves qui allaient boire des verres. Moi je travaillais comme un fou. Déjà pour gommer mon accent, parce que Phèdre version Chermignon, c’est pas une garantie de succès. Ensuite, pour refaire mon retard en matière littéraire. A part Sartre et Camus, je ne connaissais rien. Pas terrible pour briller en société…»

Au Studio 34, il rencontre Guillaume Lebon, qui nourrit comme lui «une passion pour le surréalisme, les ambiances décalées». Avec lui, de retour à Genève, il monte du Dubillard, du Buzzati et c’est chaque fois un magnifique moment de folie.

Même enthousiasme pour les spectacles du Corsaire Sanglot, compagnie qu’il fonde ensuite avec son épouse, la costumière Isabelle Pellissier, et le musicien Christophe Ryser. Là aussi, Desnos aidant, la folie ravit… Mais Pierre-Isaïe Duc, ce fut d’abord le comédien régulier d’un autre sportif des plateaux, Denis Maillefer, metteur en scène à l’univers sophistiqué. «Denis est si doux dans sa direction d’acteur qu’on lui donne beaucoup.» Le comédien valaisan défend aussi bien la charge capiteuse d’un Bérénice (2000) que la légèreté de Je vous ai apporté un disque (2004), exercice de dévoilement par détail ­interposé.

Surtout, il incarne pour lui «le rôle le plus difficile» de sa vie. Le père brisé de L’Enfant éternel, récit de Philippe Forest racontant par le menu l’agonie de sa fille. «Longtemps, j’ai regardé le livre sur ma table de chevet sans oser l’ouvrir.» Une heure et demie debout, les bras ballants, la douleur au cœur. Une épreuve pour ce père de famille. Qui désormais aime emmener ses fils en Valais, dans son chalet.

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