Pas moins de cinq lignes de tram traversent la place de la gare à Bâle. Mais, contrairement aux autres villes de Suisse, elles ne respectent pas l’unité de couleur. Les rames vert foncé des BVB (Basler Verkehrsbetriebe), l’entreprise de Bâle-Ville, y croisent les compositions jaunes avec un liseré rouge des BLT (Basellandtransport). Pour les passagers, cela ne change rien. En matière de transports publics, la frontière entre les deux cantons est tombée. La ligne 11, qui traverse la ville en remontant de la ceinture de Bâle-Campagne, au sud, vers la frontière française, au nord, en est un vivant exemple.

Depuis la gare, en direction d’Aesch, les trams jaunes de la compagnie privée des BLT ont l’exclusivité d’un des tronçons les plus urbains du réseau. Même s’il est situé sur le territoire de la Ville, il a été financé en partie par Bâle-Campagne, intéressé à obtenir pour ses communes une desserte directe avec la gare CFF. Depuis là, le tram 11 prend des allures de métro aérien. La rampe qui surplombe les voies de chemin de fer épouse les façades futuristes des deux bâtiments construits en même temps que ce nouveau tracé.

Herzog & de Meuron

L’arrêt Peter-Merian est un must pour les passionnés d’architecture. Non seulement il permet de découvrir les finesses du cube de verre couleur émeraude de la maison Peter-Merian et les vagues en aluminium sinusoïdales qui courent le long de la maison Jakob-Burckhardt, une succession de six blocs reliés par des puits de lumière, mais il offre un des meilleurs points de vue sur le poste central d’aiguillage des CFF, de l’autre côté du pont Müchenstein. Ce trapèze recouvert de lamelles de cuivre, un géant à la force tranquille qui règle le passage de 600 trains par jour, est une des réalisations cultes des architectes bâlois Herzog & de Meuron.

L’empreinte des deux célèbres Bâlois le long de la ligne 11 ne s’arrête pas là. Ils ont signé la Vision Dreispitz, une étude d’aménagement urbain d’un triangle de 50 hectares abritant entrepôts et entreprises diverses et que le tram 11 effleure. Tout en conservant son caractère industriel, cette zone va s’ouvrir à d’autres utilisations, logements, ateliers et la Haute Ecole d’art. Premier fanion annonciateur des mutations futures planté dans ce lacis de voies et d’entrepôts, la Dreispitzhalle accueille des manifestations culturelles.

Le tram a passé subrepticement la frontière entre les deux cantons. Les touristes se mêlent encore aux passagers qui rentrent chez eux. Rebaptisé en 2003, voici l’arrêt Schaulager. Ce grand pavé ocre, signé lui aussi Herzog & de Meuron, est à la fois lieu d’exposition et dépôt de luxe.

Après ce concentré de sensations urbaines, le 11 continue son chemin à travers une agglomération qui n’a pas encore des allures de campagne. Aesch, presque 10 000 habitants, est le terminus d’une ligne inaugurée en décembre 1907. Au début du XXe siècle, les communes de Reinach et d’Aesch sont les principaux actionnaires du tram les reliant au centre de Bâle. En 1974, la société est fusionnée avec d’autres lignes de la campagne dans la société BLT.

Bâle-Campagne, qui n’a cessé d’aspirer des habitants au canton-ville et dont la population a doublé en vingt ans, avait besoin d’une entreprise de transports plus performante. Depuis cette date, les voitures de tram ont viré au jaune. Et deux couleurs se partagent le réseau de la ville et de la campagne. Une collaboration presque sans nuage, réglée par un concordat intercantonal datant de 1982. «Le principe est simple, on essaie d’équilibrer les kilomètres jaunes parcourus en ville et les kilomètres verts parcourus à la campagne», dit Alain Groff, directeur de l’Office de la mobilité à Bâle-Ville. La création d’une seule société de transports publics est aussi improbable que la fusion des deux cantons. Chaque partenaire tient à ses particularités: «Nous n’avons pas notre propre service d’entretien. Les réparations sont effectuées sur mandat par une entreprise externe. C’est une solution économique et rapide», dit-on aux BLT. Une petite pique envers les ateliers à eux dont disposent encore les BVB, ancienne entreprise d’Etat. Mais dans la pratique, les frères verts et jaunes coopèrent: «Nous nous sommes mis ensemble pour l’acquisition de nouveaux trams», souligne Dagmar Jenny, porte-parole des BVB.

De Warteck à Kronenburg

En 1994, la ligne 11 s’allonge. Les BVB cèdent le tronçon du centre à Saint-Louis, à la frontière française. Les «jaunes» ont enfin une ligne qui traverse tout le réseau. A quelques dizaines de mètres du terminus, le poste de douane est toujours là, avec ses auvents sans grâce et des tubulures rouges. La France commence sans transition. La bière Warteck devient Kronenburg et l’Elsässerstrasse, l’avenue de Bâle. Le tram, jusqu’au 31 décembre 1957, rejoignait le centre de Saint-Louis. Jugé ringard, ce moyen de transport a été abandonné au profit de bus. Il pourrait renaître. La Confédération, dans le soutien qu’elle apporte au trafic d’agglomération, est favorable à une prolongation de la ligne 11.

A l’arrêt Hüningerstrasse, un bâtiment boursouflé surgit sur la gauche, une des démonstrations architecturales du campus Novartis. On peut s’approcher, mais pas toucher. A l’entrée principale, les agents de sécurité derrière leur desk tout habillé de cuir brun sont inflexibles. Seuls les groupes annoncés ont une chance de pénétrer dans ce saint des saints. N’est-ce pas frustrant de renvoyer tous ces amateurs de belles formes? «Pas pour nous», répond l’agent.

Il ne reste qu’à reprendre les rames jaunes à travers le faubourg Saint-Jean. Juste avant de tourner vers la place du Marché, le nom de la rue fait sursauter: Totentanz. Sur une bonne centaine de mètres, l’adresse des maisons patriciennes est le dernier vestige de la Danse macabre, une fresque datant de 1450 qui déroulait ses fastes sous un avant-toit le long du cloître tout proche. Elle a été détruite en 1805 pour gagner de l’espace et de la lumière et seuls quelques fragments ont été sauvés. On peut les admirer au musée historique situé dans la Barfüsser Kirche, l’église des capucins, sur la place du même nom. Le tram y fait une pause avant de remonter vers le quartier des banques et la gare.