Transe genre

Le temps d’une nuit, eunuques, travestis, intersexués, transsexuels ou hermaphrodites se réunissent lors d’un festival au temple de Koovagam, au Tamil Nadu. Ils célèbrent l’union des hommes et des dieux, perpétuantune épopée de la mythologie hindoue

En s’extirpant du temple au crépi couleur de sulfate bleu, Jasmine, Somana et Kavita essuient les perles de sueurs qui mettent en ­péril leur épais maquillage. Elles rajustent les plis de leurs saris chatoyants, bombent langoureusement leur poitrine, et lissent leurs cheveux ornés de jasmin. Autour d’elles, les abords du temple sont investis d’une joyeuse cohue et mêlent fête foraine, pèlerinage et foire religieuse, au rythme effréné des tintements de clochette des vendeurs de glace. Dans le flot des visiteurs, elles aperçoivent leur amie Sheela. Rieuses et exubérantes, Jasmine, Somana et Kavita, se précipitent vers elle, lui touchent les pieds pour marquer le respect dû à une aînée, puis l’enlacent et la taquinent. «Tu ne vas pas au temple accomplir le rituel?» l’interroge Jasmine d’une voix rauque. Ondulant des mains, Sheela prend un air précieux et écœuré: «Tout ce camphre qui brûle autour du prêtre. L’an dernier, je me suis trouvée mal à cause de la fumée!» Elles pouffent de rire en se prenant affectueusement par la taille. Leur solidarité est leur seul bagage pour affronter la vie.

Comme leurs 50 000 «sœurs» qui se sont déplacées à Koovagam, un minuscule village du Tamil Nadu, Jasmine, Somana et Kavita viennent d’épouser un dieu. Il s’agit du valeureux guerrier Aravan, vénéré dans le temple sous l’avatar de Koothandavar. Et quand, un peu plus tôt, le prêtre hindou leur a noué autour du cou un thali , le pendentif nuptial des épouses, les trois amies ont formulé leur vœu le plus cher, en ce jour auspicieux. Jasmine le récite d’une traite: «Que mon opération chirurgicale pour changer de sexe se déroule bien.» Puis Somana: «Que ma famille m’accepte enfin en femme.» Et enfin Kavita: «Que je puisse m’acheter des implants mammaires.» Sheela soupire: «Moi, j’ai 49 ans, c’est trop tard pour me faire opérer.»

Ni hommes, ni femmes, Jasmine, Somana, Kavita et Sheela appartiennent à la communauté millénaire des hijras , qui furent un temps les gardiens des harems. Eunuques, travestis, intersexués, transsexuels ou hermaphrodites, les hijras sont quelques millions en Inde, et inspirent à la fois craintes superstitieuses et sarcasmes. Danseurs et artistes de tradition, ils ont sombré au fil du temps dans la mendicité et la prostitution. Respectant des codes complexes, ils se répartissent à travers l’Inde en plusieurs «maisons», sous la tutelle de gourous. Dépositaires de la force du dieu Shiva, ils détiendraient le pouvoir de jeter des sorts ou de convoquer la fertilité, et sont sollicités lors des mariages et des naissances. A Koovagam, les visiteurs s’arrêtent souvent au passage des hijras pour leur demander leur bénédiction.

Le festival de Koovagam, le plus grand rassemblement de transgenres en Inde, commémore leur origine sacrée, selon un épisode de l’épopée mythologique du Mahâbhârata. Lassés de la guerre fratricide entre les Kauravas et les Pandavas, les dieux décidèrent de donner la victoire au clan qui leur sacrifierait un homme. Aravan, du clan des Pandavas, se désigna. Mais il exigea de connaître les joies du mariage avant sa mort. Aucun père ne voulut donner sa fille à un condamné. Pour une nuit, le dieu Krishna s’incarna alors en femme et s’unit à Aravan. Puis le guerrier fut consumé et décapité, conférant la victoire à son clan. Ainsi, à Koovagam, à chaque pleine lune du mois de mai, les hijras épousent le temps d’une nuit Aravan, avant de devenir veuves au petit matin.

Cette année, le festival est auréolé d’une victoire: en avril, la Cour suprême a octroyé aux hijras le droit de s’identifier en un «troisième genre». Ailleurs, seuls l’Australie, l’Allemagne et le Népal ont pris des mesures similaires. En Inde, paradoxalement, l’article 377 du Code pénal criminalise l’homosexualité. Mais les hijras bénéficient désormais des aides sociales et des emplois réservés aux défavorisés. «Nous sommes acceptées légalement, résume Barthi Kandaman, une politicienne transgenre. A présent, nous devons être acceptées socialement, en éduquant notre communauté pour l’extraire de la misère.»

Pour le militant M. Bakthavatchal, «la tâche sera difficile, car les hijras sont discriminés et vivent dans la clandestinité». Sur leurs papiers, certains préfèrent aussi cocher la case «femme». C’est le cas de la transsexuelle Reema: «Ma vie est vouée à être une femme. Je ne veux pas appartenir à un autre genre.» Elle ne bénéficiera donc jamais des droits sociaux destinés aux transgenres. De même, découragée par la bureaucratie, le travesti Sheela restera légalement un homme: «Anthony James», un nom qu’elle murmure comme une honte.

En marge des célébrations religieuses, des concours de beauté transgenres sont organisés, et l’élection de la «Miss Koovagam» a son petit succès. L’attraction permet aux ONG de sensibiliser les hijras à la santé et à la prévention du VIH qui les touche de plein fouet. Sur le podium et au rythme d’une énergique sono, les plantureuses candidates se déhanchent triomphalement. Dans les rangs des spectateurs, Sheela est aux anges. Un instant, les réjouissances sont assombries par la fureur de hijras contre les policiers présents qui les ont désignés par le pronom «ils». Une insulte. Les hijras profitent certes de l’occasion pour se venger de policiers qui, à l’accoutumée, les maltraitent mais qui, aujourd’hui, n’ont d’autre choix que de rester stoïques face à une si grande assemblée.

En fin de journée, la foule est immense à Koovagam. Entre profane et sacré, l’atmosphère saturée s’échauffe. Derrière le temple, des «sœurs» de Sheela boivent des bières chaudes, entourées de boy friends. Il y a Sashi Kumar, qui a épousé une transsexuelle de toute beauté, Dyvia, «parce qu’elle a bon cœur». Au centre du groupe trône Gomethi, la gourou matrone, qui se fait peigner les cheveux par ses disciples. Gomethi a une réputation de mangeuse d’hommes. «Les jeunes, surtout», précise-t-elle. En guise d’explication, elle soulève sa blouse pour exhiber ses seins. «350!» annonce-t-elle. C’est le poids, en grammes, de chaque implant. La paire lui a coûté 70 000 roupies (un peu plus de 1000 francs), et elle invite qui le souhaite à palper le prodige. D’autres, comme Cheela, ont recours aux injections d’hormones. «Moi aussi, j’ai eu des boy friends», ajoute Cheela en dévoilant le nom d’un amant tatoué sur son épaule. Mais Cheela reste une akwa kothi , une «non castrée», alors que Gomethi est une nirwan kothi , une «castrée», la catégorie supérieure.

La nuit tombe. Des hordes d’hommes envahissent Koovagam. Ils parlent fort et sentent l’alcool. «C’est l’heure du business», lâche Cheela. Elle sait de quoi elle parle: elle a été vendue à 21 ans à un réseau de prostitution à Bombay, qui est la capitale, avec New Delhi, des transgenres en fuite, désorientés et rejetés par leurs familles. A Koovagam, les noces divines et grandioses se muent en une nuit orgiaque de la prostitution. Les hijras disparaissent dans les rizières desséchées des alentours, pour satisfaire leurs clients à même le sol, à la faveur de l’obscurité. «Beaucoup de ces clients sont homosexuels, explique Cheela. Mais le tabou social est si fort qu’ils n’osent pas avoir de rapports avec des hommes. Un hijra qui ressemble à une femme et porte le sari, c’est plus acceptable.»

Quant aux amies de Cheela, elles ont préféré un hôtel de passe de Villupuram, la ville voisine. Sous le néon blafard d’une cour intérieure, elles plaisantent et s’enivrent. Il y a Sanjena, 26 ans, qui est drapée d’un sari vert, le signe secret d’une distinction: elle a subi un daima , une émasculation réalisée par la communauté des hijras . Parfois mortelle, la procédure est illégale et, pour y parer, le gouvernement du Tamil Nadu offre des opérations de changement de sexe dans certains hôpitaux. «C’était une torture, raconte Sanjena, dans un rare témoignage. La procédure consiste, sans anesthésiant, à trancher les parties génitales après les avoir enserrées par un lien. J’ai senti ma vie partir, et seule la violence de la douleur m’a empêchée de succomber.» Un client interrompt Sanjena pour lui demander de monter dans la chambre. Elle le rabroue d’un geste de la main. Et reprend: «Avec cette procédure, le système pileux masculin disparaît. Après quarante jours, on renaît en vraie femme. La souffrance est une épreuve nécessaire pour mériter d’être une femme et pour oser défier les dieux en changeant de sexe. Etre transgenre, c’est la chose la pire au monde.»

A l’aube, des bouteilles d’alcool vides jonchent les rizières de Koovagam. Mais dans le village, les festivités reprennent. Une effigie de la divinité Aravan est tirée sur un chariot avant d’être brûlée et décapitée. Les hijras , certains vêtus de saris blancs en signe de veuvage, pleurent théâtralement la mort de leur époux en criant et en se frappant la poitrine. Les prêtres brisent leurs colliers nuptiaux et leurs bracelets de verre. Puis Koovagam redevient désert. Les hijras s’évanouissent vers leur destin incertain. Ils hanteront encore longtemps le village de leurs rires et de leurs lamentations.

«La souffrance est une épreuve nécessaire pour mériter d’être une femme et pour oser défier les dieux en changeant de sexe»