C'était un homme bien, estimé, qui travaillait depuis douze ans en Suisse dans la même entreprise, et envoyait tout son salaire dans sa famille au Portugal. Aujourd'hui c'est un meurtrier. Dans un coup de folie, il a abattu l'administrateur de la société de déménagement Treyvaud Interdean à Vernier dans laquelle il travaillait comme emballeur. Et il a tiré sur le directeur de cette même société. Le premier, 56 ans, est décédé. Le second, un Vaudois de 44 ans, est semble-t-il hors de danger. «J'aurais dû être le suivant, explique le responsable du personnel, mais il n'y avait plus de balles dans le revolver.» Malgré sa peur, cet homme parle alors très fermement au meurtrier qui fond en larmes «comme un gamin» et lui donne son arme.

Une heure auparavant, ce jeudi 26 mars, l'employé avait téléphoné au chef du personnel pour lui demander si le patron était bien au bureau. Après une réponse affirmative, il s'est rendu dans l'entreprise avec deux revolvers chargés, cachés dans ses poches. Il s'est d'abord attaqué au directeur sur lequel il a tiré à plusieurs reprises. Selon toute vraisemblance, l'administrateur serait intervenu à ce moment-là pour défendre son collègue. Il se serait battu avec son employé, il aurait réussi à lancer son arme par la fenêtre, mais le meurtrier lui a tiré une balle dans la tête avec son second revolver.

Pour les membres du personnel, le directeur et l'administrateur deux personnes gentilles et généreuses, avaient toujours «le coeur sur la main». Que s'est-il donc passé pour qu'un drame aussi sanglant se noue entre personnes de bonne compagnie?

L'explication réside peut-être dans le changement de statut de l'employé meurtrier, qui, après avoir travaillé fidèlement et pendant de longues années pour l'entreprise de déménagement de Vernier, a vu son contrat se muer en travail à l'appel et son revenu diminuer. Au moment des faits, on ne lui avait plus proposé de travail depuis trois semaines. En proie à des soucis financiers, l'employé devait continuer à vivre en Suisse pour envoyer de l'argent à sa famille portugaise. Acculé, se sentant victime d'une injustice, il a craqué.

Le drame de Vernier n'étonne pas outre mesure le secrétaire général adjoint du Syndicat Interprofessionnel des Travailleurs de Genève (SIT), Ismail Turker: «Le travail à l'appel, cette forme moderne d'esclavagisme, crée des rapports de travail très tendus entre patrons et travailleurs.» Sans horaire, ni salaire fixe, les travailleurs doivent se tenir constamment disponibles.

«Ce genre de contrat rend les individus vulnérables. Avec ce libéralisme à l'américaine, on fait travailler les gens aux heures de pointe sans se préoccuper de leur angoisse à boucler leur budget.» Selon lui, l'on compterait à Genève quelques milliers d'emplois de ce type, notamment dans les assurances, les fiduciaires, la vente, l'hôtellerie et les employés de maison. La situation est pire dans les autres cantons suisses où, contrairement à Genève, il n'y a pas de convention en ce qui concerne le tertiaire privé.

Tragédies au travail

16 avril 1986: le chef de la police des constructions de la ville de Zurich, Günther Tschanun, abat quatre de ses collaborateurs et en blesse un cinquième sur son lieu de travail.

31 août 1990: le bijoutier zurichois Richard Breitler (43 ans), en proie à des difficultés financières, tue cinq personnes à Zurich et à Rickenbach (TG). Quatre autres sont blessées. Ensuite il se suicide.

27 février 1993: dans une boulangerie de Berne, un homme de 53 ans abat son frère, propriétaire de l'entreprise. Il tue aussi la femme de celui-ci et un collaborateur, avant de mettre fin à ses jours. L'agresseur n'aurait pas supporté la perspective d'être licencié par son frère.

2 avril 1993: un employé (54 ans) de l'entreprise d'informatique Bedag, à Berne, abat son chef et la suppléante de ce dernier avant de se donner la mort. Des tensions au sein de l'entreprise et de la famille du meurtrier seraient à l'origine de la tragédie.

28 novembre 1994: à Saint-Gall, un employé de l'entreprise Sanitas Troesch en conflit avec son supérieur abat un collègue et en blesse quatre autres.

16 décembre 1997: un vendeur tue son chef de rayon à coups de couteau au Grand Passage à Genève.