«Ehoud Barak, l'ancien Premier ministre d'Israël, deviendrait lui-même un terroriste s'il était jeune homme aujourd'hui à Gaza!» George Kohlrieser semble profondément attristé par ses propres paroles. Elles résonnent d'ailleurs de façon quelque peu décalée entre les murs immaculés de l'IMD, l'International Institute for Management Development de Lausanne, où le psychologue américain enseigne. Un endroit où l'on attend plus des discours sur les performances des chefs d'entreprise que sur les difficultés de mener un deuil dans les territoires occupés.

George Kohlrieser est tout juste rentré de Palestine où il a animé, pour Terre des Hommes, un atelier s'articulant autour du travail de deuil. Il s'y est rendu à l'instigation de Jean-Pierre Heiniger, qui travaille également à l'IMD et réalise des mandats pour l'organisation humanitaire. «Nous avons des instruments extrêmement performants pour le management de conflits à l'IMD, c'est une chance de pouvoir les utiliser pour notre personnel palestinien», résume ce dernier.

De cette expérience, George Kohlrieser n'est pas revenu intact. Il qualifie les quelques jours qu'il a passés dans les territoires occupés de «choc complet». Un choc en tant qu'homme mais aussi en tant que citoyen américain. Pourtant, à bientôt soixante ans, le psychologue n'a rien d'un naïf. Spécialiste de la gestion des conflits, il a travaillé avec la police dans le cadre de prises d'otages aux Etats-Unis et il est beaucoup intervenu pendant la guerre des Balkans, en particulier en Croatie.

Première surprise, alors même que l'ambassade américaine l'avait mis en garde contre les dangers d'un tel voyage, George Kohlrieser a été bien accueilli par la population locale. «Je m'attendais à ce que les gens expriment de l'hostilité à l'Américain que je suis. Or cela n'a pas du tout été le cas. Les personnes que j'ai rencontrées dans la rue et les cafés, les chauffeurs de taxi aussi, tous faisaient la différence entre mon gouvernement et moi. Ils m'ont dit leur colère et leur déception, combien ils se sentaient abandonnés par l'Amérique et par l'Europe, sans me mettre en cause personnellement. J'ai également été surpris par leur connaissance de la culture et de la langue américaines.»

Ce n'était la première visite du professeur dans cette région. «Je me suis rendu en Israël juste après l'assassinat d'Itzhak Rabin, explique-t-il, et j'ai suivi de très près le conflit au Moyen-Orient. Mais très peu de gens savent ce qui se passe dans les territoires. Les visiteurs, les journalistes sont tenus à l'écart et les Israéliens sont peu conscients de cette réalité.»

Si bien que la découverte du quotidien en territoire occupé le frappe au cœur. Les deuils continuels, les entraves à la mobilité, les tracasseries, les humiliations incessantes de la population par l'armée, le laissent interdit. Les points de contrôle où l'on peut rester bloqués une journée entière, le mur qui implique des heures de détours, les couvre-feux aléatoires, les jeunes tués lorsqu'ils ne les respectent pas.

«J'ai vu une femme arrêtée dans un contrôle d'identité à Jérusalem, elle voulait prendre le bus. Je comprends bien la crainte légitime des attentats-suicides. Mais les militaires lui ont fait manquer un premier bus, un second, un troisième. Ils se passaient son passeport de main en main, pour finalement le lui jeter avec mépris. Comment cette femme pourra-t-elle exprimer son humiliation, sa frustration, autrement que par la haine? Comment un jeune, enfermé dans une ville, peut-il renoncer à venger la mort de ses proches?»

C'est justement sur cet axe que le psychologue a travaillé, avec Jean-Pierre Heiniger. Pour tenter de stopper l'engrenage de la haine, des représailles.

«Si le travail de deuil – des morts mais aussi des maisons écroulées ou volées – ne se fait pas, il est impossible de renoncer à la vengeance. A travers des jeux de rôles et différentes méthodes, comme le psychodrame, nous avons aidé les travailleurs psychosociaux locaux à faire ce travail, afin qu'ils puissent ensuite venir en aide à la population. Je dois dire qu'ils nous ont raconté des histoires terribles.» George Kohlrieser raconte la mort d'une femme, tuée alors qu'elle étendait son linge, celle de plusieurs jeunes garçons achevés à bout portant par des soldats. Ils étaient venus en aide à un ami blessé pendant le couvre-feu.

«A mon retour j'ai été extrêmement choqué par le nombre de gens qui m'ont taxé de pro-palestinien, simplement parce que je témoignais de la réalité. J'espère être et je crois être parfaitement neutre, même si je me sens émotionnellement très concerné. Mais quand on se trouve devant le mur, que faire sinon pleurer?»

Le but du travail effectué en Palestine est de permettre l'émergence de chefs de file, capables de réagir autrement que par la loi du Talion. Utopique? «Non, estime le spécialiste de la gestion des conflits, mais il faut qu'émergent d'autres dirigeants, capables de comprendre, comme l'avait fait Rabin, qu'il n'y a pas d'avenir dans la vengeance.»