Le métier de prostituée est dangereux, on le sait. Pour l'intégrité physique, pour l'ego, pour la dignité et pour la survie économique, entre autres. Mais comment exactement s'exercent les violences subies par les travailleuses du sexe? Comment y résistent-elles? Et comment peut-on les aider à s'en prémunir?

Pour avoir la réponse à ces questions, l'association de défense des travailleurs du sexe Aspasie a commandé à une équipe de sociologues une étude financée par un fonds de prévention de la violence mis depuis en sommeil, austérité oblige.

Les chercheuses ont interrogé 36 personnes actives sur le marché genevois du sexe, dans la rue, en salon de massage ou dans les cabarets et les bars à champagne. Dans les récits qu'elles ont entendus, la violence nue est plutôt rare mais la menace fréquente et la pression omniprésente.

La crainte d'avoir affaire à un client violent est très présente et on multiplie les stratégies préventives: faire croire qu'on n'est pas seule dans le studio où a lieu la passe, signaler ses déplacements à une copine, voire engager des gardes du corps. Mais la vraie hantise est liée à l'usage du préservatif: de nombreux clients tentent d'y échapper, voire de se débarrasser subrepticement de la capote.

La violence verbale ou physique se lève vite entre concurrentes: le marché est pléthorique et la concurrence âpre. Les «intermédiaires» - patrons de salon, de bar ou de cabarets - utilisent plutôt la pression. «Il veut sa part, indépendamment de qui est le client et de l'état dans lequel il se trouve», dit une femme. Et pour avoir sa part, il fait, lui aussi, jouer la concurrence: le risque auquel s'exposent les récalcitrantes, c'est avant tout de se retrouver sans travail ou sans lieu où exercer.

Dans les bars et les cabarets, la part du patron est constituée par la quantité de champagne consommée. Et la première violence citée par les employées est l'obligation de s'imbiber, au risque de se démolir la santé ou, comme le dit l'une d'elle, de se retrouver en piètre état pour s'occuper de son bébé à son retour à domicile.

Qu'il s'agisse «seulement» de faire boire le client ou de se prostituer, le contrat de travail ne peut pas mentionner ces obligations, illégales. L'essentiel du rapport de travail se déroule donc en marge de la loi, ce qui augmente d'autant la fragilisation des employées.

C'est une constante: on se défend mieux avec un permis de travail et un studio à son nom qu'avec un statut précaire et/ou dépendant. Et si les policiers des mœurs sont décrits comme protecteurs, faire valoir ses droits légaux dépasse les possibilités pratiques de beaucoup. D'où l'importance du travail fait par Aspasie. Qui lance ces jours une campagne de prévention à partir des constats des chercheuses.

Agi Földhazi et Milena Chimienti, Marché du sexe et violences à Genève, Université de Genève