Couples atypiques (2/5)

Trente ans les séparent, un trop grand écart?

Philippe pourrait être le père de Morgane. Largement. Mais ils sont amants et contents. Ils racontent leur histoire en marge des standards

Philippe a 55 ans, Morgane, 25. Trente ans séparent les deux amoureux, ça se voit. Pourtant, on les sent proches, très proches, sur cette terrasse de café lausannois. Même regard timide, même manière prudente de parler. Philippe est un photographe confirmé, un créateur qui met en valeur le corps des femmes dans des ambiances floutées. Avant de le rencontrer, on imaginait une personnalité autoritaire, un artiste au magnétisme puissant. C’est faux: Philippe ressemble à un enfant. Sourire et propos hésitants, l’homme ne fonctionne pas comme un dominant. Maude est là aussi. C’est la fille de Philippe, âgée de 10 ans. Blonde, fluette et sage. Pour le moment, elle est plongée dans sa tablette, mais plus tard, elle dira comment elle vit le fait que son papa, qui pourrait déjà être son grand-père, aime une femme qui pourrait être sa sœur… Le monde et ses définitions, ses statuts, ses conventions. Voyage en «no frontière land».

«Comment on s’est rencontrés?» Morgane sourit. «Mon père m’a invitée à l’anniversaire d’un ami à lui. C’était dans un restaurant italien. Un moment, je suis sortie pour fumer et j’ai sympathisé avec Philippe, dont l’âme a touché la mienne. J’ai tout de suite senti une affinité.» Morgane est une jolie noiraude aux yeux en amande. Son visage raconte la douceur et la finesse. Avant son nouvel amour, elle a vécu une période négative qui lui a laissé une mauvaise image d’elle-même. «Quand j’ai vu les photos de Philippe, j’ai souhaité poser nue pour lui pour me réconcilier avec mon corps. Je l’ai contacté. Il m’a photographiée. Comme j’habitais loin, je dormais dans la chambre de Maude. La relation était complice à ce moment-là, pas amoureuse.»

«Coucher avec mes modèles n’est pas une habitude»

Philippe précise qu’il n’a pas pour habitude de coucher avec ses modèles. On pourrait le croire quand on voit son travail, à forte valeur érotique, mais non. Son ex-femme, la maman de Maude, seize ans plus jeune que lui, n’a jamais posé pour lui. «Quand je travaille, le corps des modèles n’est pas une proie, c’est un support.» Philippe n’est pas dupe, cependant. Il sait que certains le taxent de pédophile pour sa manière trouble et troublante de photographier les très jeunes femmes. «J’arrive à me foutre de ce que les gens pensent. Je sais que je ne suis pas un dragueur.»

Morgane confirme: «C’est moi qui ai dû insister pour changer la nature de notre relation. Je sentais que Philippe avait des scrupules à m’approcher. Moi-même, j’ai fait des allers-retours dans cette histoire depuis une année et demie qu’elle a commencé. J’ai rompu deux fois, car je n’assumais pas le regard des autres et j’ai fini par me dire: Vas-y, fonce, suis ton instinct et non ta raison, tu verras bien!»

Morgane ne souffre pas du syndrome du père manquant

La mère de Morgane a aussi eu beaucoup de peine à accepter Philippe. A cause des perspectives d’avenir et des enfants. D’autant que son compagnon a 44 ans, donc onze ans de moins que l’amoureux de sa fille… Vous suivez? C’est beaucoup de chiffres, mais ce n’est pas que cela. Envisager des enfants à 55 ans n’est de fait pas évident. «Je ne suis pas contre, répond Philippe. Je me sens les forces et, question regard des gens, j’ai déjà de l’entraînement. J’ai eu ma fille à 44 ans. A la crèche, une fois, un éducateur m’a pris pour son grand-père, alors je suis rodé!»

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, Morgane ne souffre pas du syndrome du père manquant. Son père, qui vient d’ailleurs coller une bise à sa fille pendant l’interview, est un papa poule avec qui la jeune femme a une relation très riche et ouverte. «Comme je n’ai jamais eu d’amoureux plus âgé que moi avant, mon père a été surpris quand je lui ai annoncé la nouvelle, mais il a tout de suite accepté.» Celle qui, finalement, s’est fait le plus de souci, c’est la maman de Philippe. Elle craignait que son fils ne souffre le martyre au moment où Morgane allait (forcément) le quitter et qu’il s’épuise, au jour le jour, pour régater face à une jeunesse.

«Ses amis ne me prennent pas pour une gamine»

A propos, comment les amoureux règlent-ils leur décalage d’âge? Philippe sort-il en boîte jusqu’au bout de la nuit? Morgane écoute-t-elle des chanteurs à texte? «C’est plutôt la deuxième option, sourit la jeune femme. Avec Philippe, on a le même amour pour Georges Brassens.» «Et moi, j’ai fait l’effort d’écouter Kerry James, même si ce n’est pas trop ma tasse de thé», précise le photographe en souriant. Les deux estiment qu’ils s’enrichissent mutuellement. Et la jeune femme, qui est une grande dormeuse, est ravie de ne pas aligner les foires sans sommeil.

Restent les amis. Quand les amoureux rejoignent leurs clans respectifs, le décalage doit être flagrant, non? «Je suis dans une période où pas mal de mes amis sont partis, commence Morgane. Du coup, on voit surtout les amis de Philippe, plus âgés. Au début, j’étais un peu impressionnée, mais, très vite, j’ai parlé de mon métier, éducatrice de la petite enfance, ou de mes centres d’intérêt et je me suis sentie très écoutée. Je suis peut-être dupe, mais je n’ai pas l’impression qu’ils me prennent pour une gamine!»

Et si le conte de fées se reproduisait avec une autre?

Clin d’œil à Maude, 10 ans, qui lève la tête de sa tablette et assure qu’elle «ne voit pas la différence d’âge entre son papa et Morgane». «Du moment qu’ils s’aiment et sont heureux, ça me va», complète la fillette. Le ciel au-dessus de ce couple est donc sans nuage aucun? «Il y a juste une chose qui m’ennuie, corrige Morgane. Même si je suis touchée par le regard que pose Philippe sur les autres modèles, je ne le vis pas toujours très bien. Inconsciemment, je dois avoir peur que le conte de fées ne se reproduise avec une autre.» La jeune femme peut se rassurer, son élu a l’air d’un amoureux de 20 ans.


A chanter

«Elisa», Serge Gainsbourg, 1969

«Elisa, Elisa
Elisa les autres on s’en fout,
Elisa, Elisa
Elisa rien que toi, moi, nous

Tes vingt ans, mes quarante
Si tu crois que cela
Me tourmente
Ah non vraiment Lisa»


Episode précédent

L’amour libre est un antidote à l’hypocrisie

Publicité