Réseaux sociaux

Les tribulations des ados en réseau

Danah Boyd a passé huit ans à étudier le comportement des jeunes sur les médias sociaux. Elle publie un livre pour balayer quelques idées reçues

Les tribulations des ados en réseau

Internet Danah Boyd a passé huit ans à étudier le comportement des jeunes sur les médias sociaux

Elle publie un livre pour balayer quelques idées reçues

Taylor a 15 ans, elle vit à Boston. Plutôt réservée, elle n’est pas du genre à raconter sa vie, même à ses amis. Pour éviter d’avoir à répondre aux questions intrusives de son entourage, elle s’est fabriqué ce qu’elle appelle une version light de sa propre vie, qu’elle expose en publiant régulièrement sur Facebook. Céder un peu d’intimité, pour ne pas céder sur l’essentiel, c’est sa stratégie. Dans un monde où la norme ­consiste à se raconter en ligne, où le profil dormant est considéré comme suspect, publier régulièrement permettrait aux ados les plus secrets de regagner un certain ­contrôle sur une réalité sociale incontournable. Contre-intuitif? L’alternative, qui consisterait à simplement se taire, reviendrait, en fait, à se marginaliser.

Danah Boyd est ce qu’il convient d’appeler une ethnographe des médias sociaux, spécialiste des adolescents. Elle a passé les huit dernières années à sillonner les Etats-Unis, villes et campagnes, pour rencontrer des jeunes comme Taylor, mais aussi comme Anindata, Stan, Corinne, et plus de 160 autres, entre 13 et 18 ans, issus de toutes les strates de la société. Elle publie ces jours un livre précieux, éclairant et pragmatique, intitulé It’s Complicated: The Social Lives of Networked Teens («C’est compliqué: la vie sociale des adolescents branchés sur les réseaux» – le livre n’est pas encore traduit en français). Une observation à la fois scientifique et sensible de l’adolescence contemporaine, qu’elle éclaire parfois du souvenir de sa propre jeunesse, passée à explorer ce qui n’était alors que la préhistoire des réseaux – elle est née en 1977.

Ce livre, tout comme l’excellent blog qu’elle alimente depuis des années, elle le destine à «tous ceux qui s’inquiètent pour les adolescents – parents, enseignants, législateurs, forces de l’ordre, journalistes, et parfois les jeunes eux-mêmes», à l’heure où le fossé générationnel et digital prend une tournure angoissée: pourquoi les adolescents sont-ils si obsédés par les réseaux sociaux? Pourquoi s’y comportent-ils si étrangement? Ils s’y exposent sans complexe, n’ont-ils donc plus le sens de la vie privée? Et s’ils étaient à la merci des prédateurs sexuels? Ou de la méchanceté gratuite, du harcèlement de leurs pairs?

«J’ai remarqué que le point de vue des jeunes n’est que rarement pris en compte dans les discours à propos de leur vie sur les réseaux, explique l’auteur en préambule. Tout le monde a un avis sur le sujet et le donne, mais peu de gens prennent le temps d’écouter vraiment les ados, de considérer ce qu’ils ont à dire sur leur propre vie, en ligne et offline

En fait, dans leur très grande majorité, les ados vont bien, merci pour eux, assure la chercheuse, qui aime rappeler, autant que possible, que la technologie n’induit pas, fondamentalement, des comportements nouveaux. A ceux qui s’inquiètent de les voir passer leur temps sur l’écran de leur téléphone, elle rappelle l’évidence: «Les adolescents ne sont pas obsédés par les gadgets, ils sont obsédés par l’amitié.» Aux Etats-Unis, ils vont sur les réseaux comme ils allaient au drive-in dans les années 50, ou au mall dans les années 80, parce qu’ils savent qu’ils y trouveront leurs amis.

Sans angélisme, Danah Boyd reconnaît que les nouveaux outils de la socialisation présentent bien des caractéristiques inédites: la persistance de ce qu’on y publie, la visibilité accrue de ce que l’on y fait, la traçabilité, et le potentiel de dissémination. Par exemple d’une rumeur ou d’une image compromettante. Mais contrairement aux adultes, que ces nouveautés bousculent, les jeunes ne connaissent pas le monde autrement, ils s’y adaptent, sans jugement. Et développent des stratégies de contournement.

«Nombre d’adultes craignent les réseaux aujourd’hui, comme hier ils craignaient de voir les adolescents participer à la vie publique, socialiser dans les parcs, ou dans n’importe quel endroit où les jeunes se rassemblent. Si mes recherches m’ont appris une chose, c’est ceci: les médias sociaux comme Facebook et Twitter donnent aux jeunes de nouvelles possibilités de participer à la vie en société. Et cela, plus que toute autre chose, est ce qui angoisse les adultes.»

Angoisse parentale, de la mauvaise fréquentation notamment, ou de la prédation sexuelle, aujour­d’hui renforcée par le fantasme technologique. Il ne suffit plus d’enfermer les jeunes filles à la maison pour les mettre à l’abri, le prédateur se cache désormais dans son propre smartphone. A ce propos, Danah Boyd est catégorique, et les statistiques avec elle: réseaux informatiques ou non, la maltraitance sexuelle sur les mineurs n’est que rarement le fait d’inconnus. Au contraire, les bourreaux sont, la plupart du temps, des personnes avec lesquelles le jeune est en confiance.

Autre idée reçue: si les adolescents passent autant de temps sur les réseaux, ce n’est pas parce qu’ils préfèrent le monde virtuel. Au contraire, ils seraient ravis de rencontrer leurs amis «en vrai», témoignent-ils tous. Seulement, leur liberté de mouvement s’est considérablement amoindrie au cours des dernières années. Vaquer entre amis après l’école, ou après la nuit tombée est devenu exclu dans l’esprit des parents – toujours la même angoisse. Les malls ont récemment adopté des règles plus strictes empêchant les bandes de jeunes d’y accéder. En résumé, les ados ne se rencontrent plus que chez les uns ou les autres. Et, pour ceux qui ne savent pas conduire, ces rencontres dépendent encore du bon vouloir et de la disponibilité des parents.

Sans même parler de la leur. Car ils sont nombreux à afficher des emplois du temps surchargés, entre devoirs, activités extrascolaires, et petits boulots. Facebook est donc le lieu idéal de la socialisation à temps perdu, quand il y en a peu.

Le livre de Danah Boyd invite à regarder le monde virtuel avec des yeux d’adolescents, loin de l’alarmisme ambiant. Certes, les réseaux ont leurs défauts et leurs contraintes, mais les jeunes ne connaissent pas la vie sans. Et ils en ont besoin pour se constituer socialement. Pour autant, cela ne signifie pas que tous maîtrisent parfaitement l’informatique et ses subtilités – le cliché du «digital native» a la vie dure. La «littératie numérique» dépend naturellement de l’accès aux technologies, qui lui-même dépend encore du milieu socio-économique, dit la chercheuse.

«La réalité est nuancée et confuse, pleine de pour et de contre», résume Danah Boyd. Vivre dans un monde en réseau est une affaire compliquée.

It’s Complicated: The Social Lives of Networked Teens, Danah Boyd, Yale University Press, 2014. 296 p.

Ils vont sur les réseaux comme ils allaient au «drive-in» dans les années 50, ou au «mall» dans les années 80

Publicité