Savoir manier les mots est une chose, s’attarder sur les lettres qui les composent en est une autre. A une époque où notre langage est remis en question pour favoriser l’égalité homme-femme, Tristan Bartolini propose une solution. Une tentative, du moins, pour favoriser l’écriture inclusive, qui permet à chacune et à chacun de s’identifier au moyen de doublets, de tirets, de points médians ou de parenthèses.

Seulement, pour un typographe, l’esthétique est essentielle, et ces propositions d’inclusion sont pour le moins abruptes. «Quant au but recherché, soit garantir l’équité entre les genres, il n’est pas atteint car elles en positionnent nécessairement l’un devant l’autre, voire en relègue un littéralement entre parenthèses. J’ai voulu aller au-delà de cette binarité, mélanger les genres», dit Tristan Bartolini.

C’est de ce constat que l’étudiant en communication visuelle est parti pour créer sa soixantaine de caractères dans lesquels les genres se côtoient, s’épousent et se confondent pour ne former qu’un ensemble.

Sémiologie et quête de sens

«La typographie est un processus long, rigoureux et assez expérimental, dans lequel nous pouvons oser, explorer, tenter, tester», résume-t-il. Mais c’est également un art dans lequel un certain nombre de règles techniques doivent être respectées. Tristan Bartolini s’est donc attelé à épurer ces dernières pour ne retenir que l’essence même du caractère de police, «son squelette».

Dès octobre 2019, le Genevois de 24 ans se questionne sur ce qui rend cohérent un ensemble de signes en analysant différentes polices d’écriture existantes. Il en sélectionne une «de manière presque instinctive», l’Akkurat regular, puis se demande comment respecter l’orthographe. Qu’est-ce qui facilite la lisibilité d’un signe? Jusqu’où peut-on aller dans sa déformation?

Il se met alors à dessiner, imprimer, découper et assembler pour faire émerger une systématique. «Tout était dans les détails, se rappelle-t-il. J’ai dû identifier les terminaisons des verbes et adjectifs, pronoms et déterminants, puis travailler certains mots comme père/mère, fils/fille, homme/femme, car des personnes qui se considèrent comme non binaires ne peuvent pas se définir à travers les mots de la langue française. Aujourd’hui, une multitude de genres est libre de s’exprimer dans la société, mais dispose de peu de mots pour se définir de manière égalitaire.»

Dans son livre, présenté lors de sa thèse, il a glissé entre ses créations typographiques des traductions de textes qui les mettent en scène. Parmi elles, l’histoire d’Adam et Eve, «pour la provocation», dit-il. Il les accompagne d’images d’anges, «ces êtres bibliques sans genre» et de statues de divinités dont l’Hermaphrodite. «Dans les textes anciens, les notions d’androgynie et de non-binarité existaient bien. Ce débat n’est pas nouveau, il est temps de le faire avancer.» Son projet d’étudiant prend alors la tournure d’un engagement plus large en faveur de l’égalité entre les genres et de l’inclusion, dans la société ou dans son établissement scolaire.

Après avoir reçu le Prix du jury Art Humanité 2020 de la Croix-Rouge le 15 octobre 2020, il a été approché par plusieurs médias romands. Il s’étonne encore de cette attention. Tristan présente ses caractères comme «une proposition pour participer au débat d’actualité», mais ceux-ci ont été perçus comme une solution. Il a déjà été contacté par des personnes du monde de la culture, de différents milieux associatifs et par des entreprises qui veulent les utiliser.

Une écriture évolutive

Malheureusement, le jeune diplômé répond qu’il s’agissait d’un projet d’étude pour son bachelor et qu’il n’est pas entièrement abouti, mais qu’un collectif franco-belge a développé des typographies utilisables. C’est une question juridique. L’Akkurat regular est une police d’écriture qui n’est pas libre de droits, et les techniques informatiques pour empoigner ces nouveaux symboles de communication sur ordinateur et smartphone doivent encore être développées.

Lire aussi: Caractères suisses

«Il va falloir créer des raccourcis pour l’arobase, par exemple. C’est un travail de programmation hors de ma portée. La suite de ce projet sera donc encadrée par mon école. Quant à la lecture de ces symboles, j’ai confiance en nos cerveaux. L’apprentissage se fera tout seul si ces signes se démocratisent. Il ne faut pas oublier qu’à l’origine le @ est un a entouré d’un d pour signifier ad, ou que l’esperluette (&) est née de la fusion du e et du t. Tout le monde s’y est fait.»

La typographie est une tradition suisse depuis l’invention de la police Helvetica. Il y a eu ensuite le mouvement des années 1950 qui a donné naissance au design graphique et typographique aujourd’hui candidat au Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Tristan Bartolini est fier de contribuer à sa manière au rayonnement de cette tradition. Lui qui passe le plus clair de son temps le nez dans les bouquins d’art ou d’histoire a entre ses mains son propre livre. «J’aime l’objet, le travail de la mise en page, de la mise en scène.» Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il complète maintenant son bachelor en étudiant l’histoire de l’art.


Profil

1997 Naissance à Genève.

2012 S’inscrit en CFC Graphisme au CFP Arts de Genève.

2017 Etudie à la HEAD Genève, bachelor en communication visuelle.

2020 Reçoit le Prix du jury Art Humanité de la Croix-Rouge.

2021 Complément de bachelor en histoire de l’art à l’Université de Genève.


Retrouvez tous les portraits du «Temps».


Mais encore…

Les polices de caractères sont partout. Pourtant, nous prenons rarement le temps de nous intéresser au dessin des lettres que nous lisons. Durant l’été 2020, «Le Temps» avait proposé une plongée dans le vaste univers de la typographie, signée Florian Fischbacher.