A la fin des années 1990, Lausanne «re-bouge». Les étudiants font grève, descendent dans la rue pour dénoncer des coupes budgétaires drastiques dans le domaine de la formation. Pas Tristan Gratier. Il ne participe pas aux assemblées générales surchauffées, ne défile pas au son des mégaphones. Le jeune homme profite de son temps libre pour créer Cado-Course à domicile, une association à but non lucratif qui livre des repas pour les personnes à mobilité réduite. Un épisode comme un clin d’œil pour l’actuel directeur de Pro Senectute Vaud, qui vient, ce printemps, de mettre sur pied un service de livraison d’achats à large échelle pour les seniors confinés.

«Je n’ai jamais été un rebelle», concède Tristan Gratier, aujourd’hui 47 ans et père de deux enfants. Il a toujours respecté les institutions et a, comme dans le refrain de l’hymne vaudois, «l’amour des lois». Conseiller communal PLR à Pully, il a porté très jeune le costume-cravate, aime les chapeaux et avoue «une passion un peu has been» pour la philatélie. Attaché à l’histoire, il préside la Fondation du château de Grandson, ainsi que la Société vaudoise d’utilité publique, une institution créée en 1826 par Frédéric-César de La Harpe et dont la société mère gère la prairie du Grütli.

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Mais à y regarder de plus près, le parcours du Vaudois n’est pas aussi classique qu’il y paraît, peut-être même un peu à contre-courant. A la sortie de l’Ecole hôtelière, au début des années 2000, alors que ses camarades intègrent telle marque de luxe ou telle chaîne d’hôtels internationale, Tristan Gratier entre à l’Association vaudoise d’EMS (AVDEMS), dont il devient rapidement le secrétaire général.

Pendant la période du confinement, on a décidé à la place des seniors. Beaucoup ont souffert du regard négatif porté sur eux

Tristan Gratier

A l’époque, son choix de carrière étonne, autant qu’il fait sourire. Peu lui importe. «Je n’avais pas d’a priori sur les personnes âgées», relève celui qui a été élevé une partie de son enfance par sa grand-mère. «Mes parents habitant à Bercher, dans le Gros-de-Vaud, j’ai vécu chez elle à Lausanne pour les besoins de ma scolarité. C’était une femme remarquable, professeure au gymnase. Elle avait été l’une des premières Vaudoises à faire l’université, en lettres.»

«Social, un mot noble»

Au moment d’expliquer son choix précoce de s’engager pour la collectivité, et en particulier pour les personnes âgées, Tristan Gratier met également en avant ses parents. L’homme évoque ce père discret, spécialiste de la gestion des sols, formé par les Jésuites, humaniste, sculpteur à ses heures et proche de la nature. Il raconte encore cette mère, éducatrice, notamment au sein de l’hôpital psychiatrique de Cery, qui lui a appris à ne pas avoir peur de la maladie mentale et lui a fait comprendre que «social» était un «mot noble».

Sans être politisé, ses parents sont plutôt de sensibilité de gauche. Pourtant Tristan Gratier, à l’âge de 17 ans, va, lui, s’engager dans les Jeunesses radicales. «Certains de mes camarades étaient là par tradition familiale. Moi c’était par choix.» Il se souvient du déclic, devant un débat à la télévision lors des élections fédérales de 1991. Il est particulièrement convaincu par un des candidats, un certain Pascal Couchepin, et ses valeurs de liberté et de sens des responsabilités.

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Chef de groupe au Conseil communal de Lausanne, puis municipal des Finances à Corcelles-près-Concise, dans le Nord vaudois, sa carrière politique ne sera néanmoins pas à la hauteur de ses ambitions. Le PLR échouera tour à tour à faire son entrée au Grand Conseil vaudois et au Conseil national. Une déception pour cet homme d’engagement. «Oui, c’est un regret, mais il est atténué quand je regarde ma carrière au service de la collectivité», relève Tristan Gratier qui s’est imposé ces dernières années comme un des grands défenseurs du troisième âge sur la scène publique romande.

Professionnalisation

En 2001, quand il débarque à l’Association vaudoise d’EMS, il trouve une institution fragilisée, marquée par les scandales de maltraitance de pensionnaires. Avec le libéral Pierre Rochat, président de l’AVDEMS, et le conseiller d’Etat socialiste Pierre-Yves Maillard, le PLR travaille à la professionnalisation des EMS et au renforcement des normes. «Mais sans mise sous tutelle», précise l’homme de droite.

Avec son entregent, qui masque selon lui une grande timidité, le Vaudois va fonder l’association des EMS romands, puis présider celle des EMS suisses. En 2014, il reprend la direction de Pro Senectute Vaud avec l’ambition de devenir le porte-parole des personnes âgées, trop souvent «ostracisées» selon lui. «On l’a encore vu pendant la période du confinement où l’on a décidé à la place des seniors, regrette Tristan Gratier. Beaucoup ont souffert du regard négatif porté sur eux.»

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Aimant tisser des liens, il s’engage en outre dans différentes institutions médico-sociales, par exemple en tant que président de l’Association vaudoise d’aide et de soins à domicile ou comme membre du conseil de la Fondation Eben-Hézer, dédiée aux personnes en situation de handicap. Des causes complexes, sensibles, pas forcément dans l’air du temps. «Mon grand-oncle m’avait dit un jour: «Ne suis pas les modes, mais fais ce qu’il te semble juste», conclut Tristan Gratier. Il m’a fallu du temps, mais aujourd’hui je crois avoir compris ce qu’il avait voulu me dire.»


Profil

1973 Naissance le 11 septembre à Lausanne.

2000 Diplôme d’économiste à l’Ecole hôtelière de Lausanne.

2001 Mariage avec Isabel.

2002 Secrétaire général de l’Association vaudoise d’EMS.

2014 Directeur de Pro Senectute Vaud.


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