C'est la triste histoire d'une soucoupe volante géante, «le plus ambitieux projet architectural du siècle en Grande-Bretagne», selon Tony Blair, champion du monde des superlatifs. Quelques jours avant la Millenium Party sous le Dôme, le 31 décembre dernier, le premier ministre du nouveau travaillisme avait raillé les détracteurs, ces incorrigibles Cassandre qui assaillaient son chef-d'œuvre de critiques acerbes. Le Dôme, assénait Blair, marquera «le triomphe de la confiance sur le cynisme et de l'excellence sur la médiocrité», avec lui, «les yeux du monde seront braqués sur la Grande-Bretagne […], qui doit redevenir le phare de l'humanité». Las, un mois après son inauguration par Sa Majesté, The Dome tourne à la sinistre farce, cible privilégiée des moqueries médiatiques.

Les Britanniques boudent l'endroit, devenu un «terrible échec de relations publiques pour le gouvernement», comme l'écrivait l'autre jour le Guardian. Vu le désastre, la direction de la New Millenium Experience (NME), la société parapublique qui gère l'exploitation du site, conviait en fin de semaine dernière une soixantaine de correspondants étrangers à visiter le Dôme, histoire de corriger le tir – et, murmurent les mauvaises langues, d'attirer des visiteurs étrangers pour compenser la désertion du lieu. «Il m'est encore impossible de divulguer des chiffres précis sur la fréquentation, précise Lord Falconer de Turville, «ministre du Dôme» de l'équipe Blair. Il est vrai qu'il y a moins de monde que prévu, mais nous n'en sommes qu'au début».

La construction du Dôme et la conception de l'expo qu'il abrite ont coûté près de 2 milliards de francs suisses. Pour rentrer dans leurs frais, les organisateurs devront attirer 12 millions de visiteurs payants d'ici au 31 décembre 2000, soit près de 35 000 entrées par jour. Pourtant, ils ne seraient que cinq à dix mille à effectuer quotidiennement le déplacement des bords de la Tamise à Greenwich, au sud-est de la capitale. Tétanisée par cette déroute initiale, la NME vient d'obtenir du gouvernement une rallonge budgétaire d'urgence de 150 millions de francs.

Les raisons de cet insuccès sont légion: couverture médiatique calamiteuse, prix d'entrée exorbitant (plus de 50 francs) ou, plus prosaïquement, étonnement devant l'incongruité des zones de l'exposition. Mi-foire commerciale, mi-exposition à prétention métaphysique, le gigantesque champignon de 365 mètres de diamètre en téflon, hérissé de pylônes jaune canari, entendait s'imposer comme le monument emblématique de la «Cool Britannia». Il ne voulait être ni un musée, ni un parc d'attractions, mais une fenêtre ouverte sur le monde de demain, ses espoirs et ses défis; une sorte d'exposition universelle version troisième millénaire.

La tente géante abrite 14 zones d'expositions futuristes, consacrées à l'homme, à son corps, son esprit, ses loisirs, son travail, son environnement, ses origines et son devenir, en un entremêlement intime d'efforts didactiques, de volonté ludique et de préoccupations mercantiles de la part des sponsors. Clou de l'expo, la «Body Zone», gigantesque sculpture creuse d'un tronc d'homme aux jambes féminines de 18 mètres de haut, recouverte de tuiles de couleurs diverses (par souci du politiquement correct), abrite une plongée visuelle et sonore dans un corps humain animé, avec battements de cœur, morpions dans des poils pubiens, gargouillis d'estomac et course de spermatozoïdes.

De la difficulté de réussir une «expo»

Plus loin, la caverne blafarde de la «Rest Zone» (zone du sommeil) diffuse des musiques new age sur fond d'aurores boréales. Dans la «Money zone», il s'agit de claquer un million de livres sterling virtuelles au moyen d'une carte de crédit tout aussi virtuelle. La «Living Island» reconstitue une station balnéaire britannique typique, avec mouettes mécaniques et machines à sous. Elle nous apprend que le réchauffement climatique va faire monter les océans et que le littoral d'Albion ne sera plus comme avant. La zone «Talk», sponsorisée par British Telecom, explique quant à elle que l'avenir des télécommunications sera mobile. Elle évoque la téléphonie sans fil, et l'on ne peut s'empêcher de penser que le Dôme manque, lui, singulièrement de fil conducteur.

A sa manière, le Dôme est emblématique des difficultés qui attendent les initiateurs d'Expo.02 en Suisse. Car si «l'Expérience du Millénaire» londonienne n'est pas le fiasco total que la presse britannique se complaît à tourner en dérision depuis un mois, elle n'est pas non plus le parangon de modernité intellectuelle qu'on avait annoncé. Le Dôme ne fait pas réfléchir, il divertit tout au plus. Paradoxe, son maigre alibi culturel l'empêche de soutenir la comparaison avec un vrai parc d'attractions genre Disneyland; tandis que son aspect ludique tue dans l'œuf toute prétention philosophique.

L'impression générale relève donc moins de la médiocrité que de l'incompréhension. Sauf à se situer dans la tranche d'âge des 5-14 ans (les enfants adorent), les visiteurs semblent désarçonnés par l'hallucinante débauche d'effets visuels et sonores, d'écrans tactiles et autres animations multimédias. Vibrant hymne à la gloire de l'ère numérique, la Millenium Experience réussit l'exploit peu banal de figer l'avenir tel qu'on l'imagine aujourd'hui, électronique et déshumanisé. L'endroit manque cruellement de poésie, ne distille pas ce rêve qu'on était en droit d'attendre.

En 1851, la Great Exhibition de Londres proclamait en pleine révolution industrielle la gloire du Royaume-Uni. En 1951, le Festival of Britain reconnaissait la perte de l'empire et proposait, en toute modestie, de bâtir un pays neuf. Jugé sous le même angle, le Dôme de l'an 2000 est une coquille vide qui ne laissera aucune trace durable. Un endroit plaisant, certes, mais «dont je ne parlerai jamais à mes petits-enfants», confesse un visiteur.