Des sculptures de pierre fracassées. Une pietà sauvagement décapitée. Une Vierge en bois au visage raboté. Des tableaux troués. Un Christ au nez et au menton détruits. Ces quelques œuvres, visibles actuellement au Musée d'histoire de Berne, ne sont pas le fait d'un artiste contemporain en mal d'inspiration mais illustrent la fureur iconoclaste des protestants durant la Réforme. La volonté intransigeante de respecter à la lettre le deuxième commandement du Décalogue a anéanti d'innombrables trésors artistiques en Europe, au plus grand désespoir des catholiques. Cet acharnement contre l'art sacré n'a pas épargné la Suisse. Pendant la Réforme, les églises de Genève, Berne et Zurich ont été le théâtre de l'un des plus grands bouleversements culturels d'Occident. Ce n'est qu'au XIXe siècle que les protestants ont réhabilité l'art sacré, prudemment. Et ce n'est qu'au XXe siècle qu'ils se sont penchés sur ce sombre épisode de leur histoire.

Plongée dans la piété médiévale

Après plus de trois décennies de travaux scientifiques portant sur cette question, l'idée a émergé de lui consacrer une exposition. Le Musée d'histoire de Berne s'est intéressé à ce projet après la découverte en 1986 dans la capitale fédérale d'un ensemble de sculptures victimes de l'iconophobie réformée. Il s'est alors associé avec le Musée de l'Œuvre Notre-Dame de Strasbourg pour présenter des œuvres qui ont échappé à l'iconoclasme et qui illustrent son histoire. L'exposition rassemble plus de 300 objets religieux de Suisse, d'Allemagne, d'Italie, de France et des Pays-Bas. Le parcours proposé à travers cinq salles est passionnant et souvent amusant. Agrémenté de techniques modernes comme la vidéo, il plonge le visiteur au cœur de la piété médiévale et de ses excès. Il lui fait certes comprendre les raisons profondes de l'iconoclasme, mais regretter la perte irréparable d'innombrables œuvres d'art. Des 300 objets exposés, le plus grand nombre a heureusement échappé à la rage des réformés.

Folie ou volonté de Dieu? Pour les iconoclastes du XVIe siècle, il n'y a pas de doute: la destruction d'images relève bien de la volonté de Dieu. Le Décalogue n'intime-t-il pas à l'homme un ordre très précis: «Tu ne te feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ou sur la terre, ici-bas, ou dans les eaux, au-dessous de la terre»? Pourtant, les chrétiens ont rapidement enfreint ce commandement. Ils ont commencé à peindre ou à sculpter des images dès le IIIe siècle. D'abord symbolique – le Christ était figuré par exemple par le Bon Pasteur –, cet art va rapidement franchir la barrière de l'anonymat pour représenter sans détour des personnages de la Bible. Ce développement crée des problèmes d'abord dans l'Empire byzantin. Aux VIIIe et IXe siècles, la légitimité des images y est remise en question à deux reprises. C'est la crise iconoclaste, qui se termine par la victoire des partisans de l'image, les iconodules.

En Occident, l'image, dont la fonction est alors essentiellement pédagogique, continue sa brillante carrière. Au Xe siècle, un pas supplémentaire est franchi avec la statuaire du culte. Les chrétiens s'étaient pourtant longtemps méfiés du relief, refusant toute ressemblance de leur art avec les idoles païennes. Durant les siècles suivants, le culte des images se développe de façon anarchique, puisqu'aucune théologie ne vient l'encadrer. Les chrétiens en viennent à adorer l'objet, et lui attribuent des qualités miraculeuses. Les reliques, la cire bénite, l'encens, les cloches protègent des maladies ou chassent les démons. L'Eglise profite de cette piété populaire exacerbée pour faire fortune. La vente des indulgences, dont l'exposition présente quelques exemplaires, permet au pécheur de raccourcir son séjour au purgatoire.

Mais cette piété, accompagnée de nombreux rites et dévotions, a aussi pour fonction de rassurer les chrétiens à une époque où la peur de l'enfer et du diable est omniprésente. La Passion et la Résurrection du Christ sont l'objet de mises en scène très réalistes. Dans la salle consacrée aux rites et aux dévotions, on pourra admirer un crucifix aux bras mobiles, qui servait à mimer la descente de la croix lors des jeux de la Passion. Cet épisode a inspiré aussi l'art culinaire. Par exemple, des pâtissiers imaginatifs fabriquent des biscuits avec Saint-Sépulcre, dont un moule est visible à l'exposition. Les biscuits sont mangés à la fin du carême. Il ne faut manquer sous aucun prétexte le feuillet de 40 icônes à avaler, dont l'ingurgitation assurait la guérison. La Vierge comestible à râper était censée transmettre ses pouvoirs à celui ou celle qui l'avalait sous forme de poudre. Outre ces excès, la piété médiévale débouche également sur des aberrations théologiques. Ainsi cette Trinité tricéphale en bois de Suisse centrale, véritable monstruosité condamnée par un évêque florentin.

De tels excès permettent de mieux saisir les fondements de l'iconoclasme protestant. Pourtant, les réformateurs n'ont pas condamné les images à l'unanimité. Dans une salle où sont exposés les écrits de quelques-uns d'entre eux, le visiteur peut se faire une opinion nuancée des diverses opinions et polémiques concernant l'iconophobie. Luther par exemple n'adhère pas à l'iconoclasme. A ses yeux, les images ne sont ni bonnes, ni mauvaises. Seules celles qui sont vénérées dans l'espoir d'une récompense doivent être détruites. En revanche, Zwingli prône vigoureusement la suppression des images. Martin Bucer partage l'indifférence de Luther pour les images, mais exige le respect de l'interdiction qui figure dans le Décalogue. A Strasbourg, les destructions d'œuvres seront d'ailleurs bien plus modérées qu'à Zurich ou à Berne. A l'instar de Zwingli, Calvin attaque avec virulence le culte des images et se prononce pour leur totale suppression des églises. La Réforme transforme peu à peu les églises en simples salles de réunions, comme le montre le tableau du peintre Hans Sixt Ringle, qui représente une vue intérieure de la cathédrale de Bâle. De cette fureur iconoclaste témoignent de nombreuses œuvres abîmées, dont les statues découvertes à Berne en 1986. Certains objets ne sont pas détruits, mais transformés et revêtus d'une nouvelle signification, comme cette Vierge de l'Hôtel de Ville de Bâle à laquelle on enlève Jésus et on ajoute un glaive et une balance pour en faire une allégorie de la Justice.

L'iconoclasme moderne

L'exposition s'arrête brutalement aux XVIe et XVIIe siècles pour ensuite faire un bond jusqu'au XXe siècle, histoire de présenter quelques formes modernes de l'iconoclasme politique, qui se concentre le plus souvent sur le déboulonnage ou la destruction de statues symboliques. Il aurait pourtant été utile de rappeler l'évolution de l'art religieux au sein du monde protestant durant les siècles suivant la Réforme, afin que le visiteur ne quitte pas l'exposition avec le préjugé courant qui veut que protestantisme et images ne font pas bon ménage.

Iconoclasme: Vie et mort de l'image médiévale, Musée d'histoire de Berne, Helvetiaplatz 5. Jusqu'au 16 avril 2001. Ma-di, de 10h à 17h, me 10h-22h.

Site Internet: www.bildersturm.ch.

Catalogue en allemand, disponible en français dès décembre, 454 p, 62 fr.

A lire: Le protestantisme et les images. Pour en finir avec quelques clichés, Bernard Reymond, Labor et Fides, 1999, 130 p.