Trois des quatre jeunes d'Interlaken arrêtés vendredi dernier ont avoué avoir assassiné Marcel von Allmen, un apprenti-installateur sanitaire de 19 ans dont le corps torturé et lesté a été retrouvé la semaine dernière dans le lac de Thoune. Sans se prononcer définitivement, la police cantonale bernoise prend «très au sérieux» l'hypothèse d'un règlement de comptes infligé par un groupuscule local de néonazis, ce qui serait une sinistre première en Suisse. Cent cinquante personnes ont été entendues depuis la disparition de Marcel von Allmen le 27 janvier dernier.

On en sait aujourd'hui un peu plus sur la personnalité de la victime. Son professeur d'apprentissage le décrit comme un élève moyen, «correct, honnête». Au printemps dernier, Marcel von Allmen a commencé à manifester des signes extérieurs de sympathie pour les thèses d'extrême droite, rasant ses cheveux, se confectionnant un T-shirt à croix fédérale qui a suscité quelques commentaires en classe. «Dans certaines discussions, il disait qu'il fallait faire attention à rester suisse, se souvient le professeur. J'ai senti qu'il se passait quelque chose en lui, mais ce sont des attitudes qui surgissent parfois chez les apprentis, et nous en parlons ouvertement.»

Simon Margot, lui, n'a pas deviné que Marcel von Allmen était devenu un admirateur de Hitler, ce dont témoignent pourtant une photographie du Führer retrouvée dans son porte-monnaie et sa présence parmi une centaine de provocateurs sur la prairie du Rütli le 1er août 2000. Président de commune et instituteur, Simon Margot connaît bien Marcel qui fut son élève à l'école primaire. «C'était un garçon qui aimait la vie, enjoué. Il avait beaucoup d'amis et des admirateurs parmi les jeunes du village qu'impressionnait par exemple sa façon de sauter du plongeoir des dix mètres. Marcel ne manquait pas de courage, aimait essayer ce qui est nouveau.» Bref, le contraire d'une personnalité taciturne ruminant des idées noires. Membre du club local de hockey, l'apprenti habitait avec sa famille dans un petit locatif récent, agrémenté de jardins et de cheminées pour la broche, et fréquentait le «Hüsi», un chalet-bar couru des jeunes à la Poststrasse d'Interlaken. Est-ce le goût du frisson, le besoin d'être reconnu qui l'y ont mis en contact avec ses futurs tortionnaires?

C'est en tout cas au «Hüsi» que deux d'entre eux ont été arrêtés vendredi dernier. Grâce à leurs aveux, la police a pu reconstituer le déroulement du drame. La victime a été conduite en voiture jusqu'aux ruines de Weissenau, y a «subi des blessures infligées principalement au moyen d'un instrument contondant inconnu» qui ont provoqué sa mort. Le corps a été ensuite transporté jusqu'aux grottes de Beatus, lesté et jeté dans le lac depuis un parapet.

Sur les mobiles précis, la police reste discrète. D'après nos informations, il ne semble pas que l'alcool ait joué un rôle dans le déchaînement collectif. En outre, les autorités confirment que parmi les assaillants figure un certain M., 22 ans, carreleur. Ce dernier a été condamné à dix-huit mois de prison avec sursis en mai dernier pour avoir tiré quatre balles sur un policier en civil qui contrôlait son identité à la gare d'Interlaken. Selon un témoin cité par Blick dont plusieurs affirmations ont été corroborées, sur l'agenda de M. sont cochées les dates d'anniversaire de Hitler et de la Nuit de cristal, et son téléphone portable affiche le message d'accueil «Sieg Heil». L'hypothèse selon laquelle Marcel von Allmen aurait été liquidé parce qu'il parlait trop et voulait quitter un groupe dont il avait tardivement réalisé la dangerosité est suivie de près par les enquêteurs.

Mauvaise pub pour la station

Dans la région, l'affaire touche une corde sensible. Ainsi, les coups de feu tirés par M. l'an dernier ont reçu très peu de publicité à Interlaken, où les visages se ferment aussi à l'évocation de la mort de Marcel von Allmen. La station qui vit largement du tourisme n'a aucune envie de passer pour un nid de néonazis. L'importance de groupuscules néonazis y est d'ailleurs difficile à estimer et fait justement l'objet des investigations actuelles. En revanche, leur progression dans l'ensemble du canton de Berne est confirmée. La veille de la découverte du cadavre de Marcel von Allmen, le commandant de la police cantonale Kurt Niederhauser estimait que le nombre de sympathisants d'extrême droite est passé de 80 en 1998 à 120 en 1999 puis à 180 en 2000. Des noyaux se trouvent notamment à Thoune, dans les anciens locaux de Selve, à Burgdorf, où un accrochage s'est produit il y a quinze jours avec des «antifascistes», à Wichtrach et Steffisbourg.