Entre 1986 et 2001, la Zürcher Höhenklinik Wald, à Faltigberg, a soigné 21 patients atteints de tuberculose multirésistante (MDR-TB). D'une moyenne d'âge de 31 ans et originaires pour la majorité d'Asie (dont six du Tibet) et d'Amérique du Sud, ces malades étaient porteurs de germes résistant à cinq médicaments généralement utilisés. A l'exception d'un décès non lié à la tuberculose, tous les patients ont été guéris. Mais à quel prix: 98 jours d'hospitalisation en moyenne, 21 mois de traitement au total. Cinq à six médicaments ont été utilisés, et chez un tiers des patients, on a appliqué la surveillance directe ambulatoire, ou DOT (Directly Observed Treatment). Celle-ci consiste à s'assurer visuellement que le patient a bien avalé ses médicaments, ce qui n'est pas toujours le cas dans les pays pauvres où les antibiotiques font l'objet d'un marché noir.

Les coûts se sont élevés en moyenne à 90 400 francs par patient, dans une fourchette allant de 22 000 à 391 000 francs – lorsqu'un traitement chirurgical a dû être entrepris. Par comparaison, le coût d'une tuberculose non-multirésistante s'élève à 8839 francs.

«A côté de la disponibilité restreinte des médicaments de deuxième choix [par quoi il faut comprendre ceux qui sont mis en œuvre lorsque la première ligne de médicaments est inefficace, ndlr] les coûts élevés sont le handicap majeur à l'application étendue de tels traitements dans les pays en voie de développement. C'est pourquoi il est indispensable que la lutte contre la dissémination ultérieure de germes multirésistants devienne une priorité partout dans le monde», écrivent les auteurs de l'étude zurichoise, parue mercredi dans Forum médical suisse.

«C'est une bombe à retardement, observe, paraphrasant le titre d'un livre consacré à l'explosion de la tuberculose, le Dr Hernan Reyes, coordinateur médical au CICR pour les activités liées aux prisons. Le problème se pose particulièrement en Russie, où 30% des prisonniers tuberculeux sont porteurs d'une forme multirésistante.»

La contagion est en effet très importante dans les prisons, qui sont le principal facteur de contagion: fenêtres fermées à cause du froid, atmosphère enfumée, malnutrition, séropositivité favorisent le développement de la maladie: il suffit de respirer… Et lorsque ces hommes sortent de prison, ils emmènent leurs bacilles quasi invincibles dans leurs familles. Dans la ville russe de Ivanono Blast, 100% des cas résistent à au moins un antibiotique, et 27,3% sont multirésistants.

Les régions les plus touchées de la planète sont les pays baltes (54,4% en Lituanie), la Corée du Nord, l'Argentine, l'Azerbaïdjan, la Russie, la Géorgie, où l'on dénombre quelque 10 000 malades de la MDR-TB contagieux. En Europe de l'Ouest, le Portugal est le pays le plus touché (18,8% de cas multirésistants). Les pays baltes bénéficient toutefois de leur bonne santé économique et de leur proximité avec la Scandinavie. La situation est nettement plus dramatique en Asie centrale et en Afrique, où la tuberculose est la première complication observée chez les porteurs de virus HIV.

Pour ces régions, l'OMS a développé un programme d'utilisation à faible coût des médicaments dits de «deuxième ligne», en collaboration avec l'industrie pharmaceutique. Le traitement revient néanmoins à quelques milliers de dollars et dure deux ans, sous stricte surveillance puisque les antibiotiques sont souvent détournés et revendus.

La principale cause des résistances, ce sont les traitements inadéquats, le manque de médicaments appropriés et l'absence de contrôle. Car on l'a vu, un traitement efficace dure très longtemps et demande une discipline inflexible, malgré des effets secondaires pénibles, faute de quoi les bacilles deviennent résistants et se propagent toujours plus loin.

La tuberculose a connu un nouvel essor depuis l'apparition du sida, profitant par ailleurs de l'intensification des migrations et de l'apparition de souches multirésistantes. Les pays industrialisés, qui ne vaccinent plus systématiquement, vont être de plus en plus concernés. Aujourd'hui, un tiers de la population mondiale est infectée, et deux à trois millions de personnes en meurent chaque année. Et malheureusement, ce domaine ne fait pas l'objet d'une recherche assidue car la tuberculose est considérée comme une «maladie de pauvres.»