Attirance

Il tue, elles l'aiment (pourquoi les grands criminels suscitent autant la passion)

De Landru à Salah Abdeslam, les détenus dangereux reçoivent des lettres d’admiratrices transies. Cette pratique porte un nom, l’hybristophilie, qui définit une attirance pour un individu qui a commis le pire. Déviance?

Hier Landru, Charles Manson. Aujourd’hui Marc Dutroux, Michel Fourniret, Anders Breivik. Et, très récemment, Salah Abdeslam détenu depuis avril dernier à Fleury-Mérogis. Ils n’ont pas tué dans les mêmes proportions, ni pour les mêmes raisons, mais ces criminels partagent tous un même destin: la célébrité, notamment pour leur cynisme et leur cruauté, une détention de très longue durée et la réception de lettres féminines enflammées.

Oui, des femmes, jeunes ou âgées, manifestent leur intérêt pour Anders Breivik, extrémiste de droite qui, le 22 juillet 2011, en Norvège, a froidement massacré 77 personnes dont la plupart étaient des adolescents. Il reçoit, dit-on, 800 lettres d’amour par mois et serait en train de choisir parmi elles la femme à marier! Oui, a rapporté récemment le journal flamand Nieuwsblad, de nombreuses groupies envoient photos et mots doux à Salah Abdeslam, terroriste islamiste impliqué dans les sanglants attentats de Paris. Certaines craquent notamment pour son «regard mystérieux» qui laisserait entendre qu’il a été manipulé et qu’il est, au fond, innocent…

Tordu? Déviant? Pas forcément, répond le psychanalyste et sexologue genevois, Georges Abraham. Selon lui, il y a chez ces «belles âmes l’ambition louable d’une réparation». Mais sa position est atypique dans le paysage médiatique. La plupart des experts parlent du syndrome Bonnie and Clyde ou d’hybristophilie, pratique amoureuse qui provient de la conjonction, en grec ancien, d’hybrizein «commettre un outrage contre quelqu’un» et de phile «qui aime» et définit un attrait intense et plutôt patho pour des criminels particulièrement malfaisants.

Le premier recensé? Landru, le tueur de ces dames, onze meurtres commis entre 1915 et 1919 pour lesquels il a été guillotiné en février 1922. Ce mauvais galant qui courtisait ses proies pour mieux les éliminer après les avoir dépouillées a reçu 4’000 lettres d’amour, dont 800 demandes en mariage durant ses trois ans de détention. C’est ainsi. Il y a chez certaines femmes un attrait pour les très mauvais garçons.

Union de deux solitudes

Isabelle Horlans en sait quelque chose. Dans son ouvrage «L’amour (fou) pour un criminel», la journaliste décrit en détail cette complexe attraction et dresse des profils type des concernées. «Il s’agit souvent de quadragénaires ou quinquagénaires qui ont des mauvaises expériences derrière elles et craignent une nouvelle relation. En envoyant des lettres à ces ennemis publics numéro 1, elles deviennent des sauveuses et vivent une histoire virtuelle, valorisante et sans risque», explique l’auteur sur le site atlantico.fr. Une sorte d’union de deux mal-aimés qui ne trouvent pas leur place dans la société.

Les infirmières et les midinettes

Mais la journaliste pointe aussi une autre catégorie: les infirmières. Des femmes-mères qui croient au pardon et à la rédemption. «Celles-ci ne relèvent pas de la pathologie, mais plutôt de l’éducation judéo-chrétienne qui prône l’amour pour son prochain», explique l’enquêtrice. Le troisième type de femmes hybristophiles est en revanche clairement plus déviant. Il s’agit plutôt de midinettes et candidates aux paillettes qui aiment le frisson et souhaitent profiter de la publicité d’un tueur en série ou d’un tueur de masse. L’exemple le plus marquant est celui d’Afton Burton, très fière de son rapprochement avec Charles Manson et qui profite de la célébrité du tueur rejaillissant sur elle, expose la journaliste.

Blesser pour ne pas être blessée

Et puis, il y a ces cas, extraordinairement dérangeants, de femmes dont on soupçonne qu’elles ont été abusées durant leur enfance, qui épousent des agresseurs en première détention et s’associent à leur mari une fois sorti de prison pour des viols et de meurtres en série. C’est le cas de Monique Olivier, conjointe de Michel Fourniret, l’«Ogre des Ardennes» qui a été condamné à la perpétuité pour sept meurtres d’adolescentes et de jeunes femmes. La motivation de cette ex-victime? «Pour une fois, ce n’était pas elle qui était roulée par la vie», répond le psychiatre Daniel Zagury, qui a expertisé Monique Olivier avant son procès d’assise en 2008. Pour une fois, elle ne décevait pas son homme, mais «pouvait le combler en se mettant à son service», poursuit l’expert dans un entretien diffusé en 2014 sur Europe 1. A ses côtés, le criminologue Laurent Montet complète: «Il y a sans aucun doute chez ces femmes une sorte de victimisation passée. Mais paradoxalement, ces épouses complices n’ont jamais été tuées par le criminel. Ces femmes transforment leur victimisation en une forme de perversité pour mieux s’en sortir, tellement leur traumatisme est fixé.» Autrement dit, elles subliment par le pire plutôt que tenter de se soigner et si possible guérir.

De belles âmes généreuses et créatives

Le célèbre psychanalyste et sexologue genevois Georges Abraham ne partage pas cette vision sombre de l’hybristophilie. Pour lui, ces femmes font un acte de charité, «mais pas la charité chrétienne traditionnelle qui est plutôt casse-pieds. Une charité humaine», précise-t-il. «Dans notre société si matérialiste, ces femmes font preuve d’imagination et d’une vraie générosité. C’est-à-dire qu’elles croient dans une possible réparation profonde du sujet, d’une réconciliation de ces criminels avec leur propre corps. Car, c’est prouvé, tous ces grands criminels ont un problème avec leur intimité. En leur écrivant, elles leur clament qu’ils sont dignes d’intérêt, aimables et parient sur cette réparation intime», explique le sémillant octogénaire, au téléphone.

L’imaginaire érotique de l’Islam

Plus particulièrement, au sujet des lettres adressées récemment au terroriste français Salah Abdeslam, Georges Abraham observe que «l’islam a un imaginaire très érotique. Autant les paradis juif et chrétien sont abstraits et/ou ennuyeux, autant le paradis musulman est concret et réjouissant sur le plan sexuel, avec la promesse des 70 vierges qui attendent les martyrs. Il est très possible que cet aspect stimule consciemment ou inconsciemment les admiratrices d’Abdeslam», analyse le sexologue. En rappelant encore avec malice les trois préférences de Mahomet: «Interrogé sur ce qu’il aimait le plus au monde, le prophète a répondu: «Les femmes, la prière et le parfum». C’est dire si la mystique musulmane est incarnée et sait allier plaisir de la chair aux élans de l’âme!»

Ce sont toujours les hommes qui tuent

Agnès Giard adopte aussi un ton plus léger pour parler de l’hybristophilie. Docteur en anthropologie, cette journaliste tient un blog passionnant sur le site de Libération, les 400 culs qui, comme son nom le laisse supposer, parle de sexe en toute liberté. Dans son article consacré au sujet, la journaliste rappelle le classique qui veut que les femmes préféreront toujours le bad boy au premier de classe et que le frisson du danger est un excitant éprouvé. Mais droit derrière, elle brise le cliché et présente des hybristophiles masculins, des frères, Lyle et Erik Mendez, citoyens américains qui ont tous deux épousé des criminelles en détention. Les hommes hybristophiles sont rares, bien sûr. Comme sont très rares les serial killers féminins. Sur la totalité des tueurs en série, seuls 12% sont des femmes, informe la journaliste. Conclusion, les femmes entretiennent peut-être des relations étranges avec des affreux malfrats, mais, avant cela, ce sont toujours des hommes qui tuent dans la grande majorité des cas.


L’amour (fou) pour un criminel, Isabelle Horlans, éd. Cherche-Midi, Paris 2015,

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