Harold Shipman est mort. Mardi matin, à la veille de son 58e anniversaire, le médecin généraliste du Yorkshire s'est pendu dans sa cellule à la prison de Wakefield, avec les draps de sa couchette. On l'a retrouvé attaché par le cou aux barreaux de sa fenêtre à 6 h 10. Deux heures plus tard, après de vaines tentatives de réanimation, son décès était officialisé. Il est la dernière victime, consentante celle-ci, d'une effroyable carrière criminelle qui s'étend sur deux décennies et qui compte probablement entre 250 et 300 meurtres. Si ses motifs sont toujours demeurés mystérieux, son obsession patente du contrôle et du pouvoir a trouvé un épilogue qui frustre les familles des victimes d'une explication qui aurait pu les aider dans leur travail de deuil.

L'énigmatique toubib barbu, le plus prolifique tueur en série de l'histoire britannique, pourtant riche en la matière, avait été transféré à la prison de Wakefield en juin dernier, après avoir servi une première partie de sa condamnation à vie (dont la part incompressible avait été fixée à 50 ans) au quartier de haute sécurité de Frankland. Il ne faisait pas l'objet d'une veille anti-suicide particulière. Son comportement était jugé normal, même si son attitude hostile lui avait valu d'être privé de télévision et d'habits civils à Noël.

Pourtant, un gardien de prison à Wakefield confiait que tous ses pairs redoutaient cette issue: «Nous savions qu'il chercherait à se suicider, au moment et à l'endroit qu'il choisirait. La dernière vie qu'il prendrait serait la sienne.» Une confession qui vaut une enquête officielle, et la colère des familles des victimes, que la nouvelle a replongé dans les horreurs du docteur. Ainsi Jayne Gaskill, dont la mère Bertha Moss avait succombé à 68 ans sous la piqûre mortelle de morphine du généraliste fou, a fondu en larmes en apprenant le suicide de Shipman: «Je ne sais pas pourquoi, parce que je me fiche de sa mort, mais je suis en état de choc. Il a gagné, une nouvelle fois, il s'est ménagé une sortie facile. Il nous a contrôlés tout du long, il a contrôlé son dernier pas, et je le hais pour cela.» A Hyde, la petite bourgade de 35 000 habitants où officiait le généraliste, presque tous les habitants connaissent personnellement des parents des victimes du Dr Shipman.

A la façon du Dr Landru – mais dans une proportion bien plus affolante – Harold Shipman a administré tranquillement ses doses létales de drogue, majoritairement à des femmes d'âge mûr ou avancé vivant seules, sur une période de vingt-trois ans. Après qu'une première enquête eut capoté à cause de l'incompétence crasse des inspecteurs, la falsification grossière du testament d'une ancienne mairesse de Hyde, en septembre 1998, a précipité la perte de Shipman. Auparavant, il s'en était tiré en livrant de faux certificats de décès, et en persuadant par le mensonge les familles des victimes à ne pas demander d'autopsie. Un jour, un partenaire de danse d'une victime était arrivé chez elle quelques secondes après le meurtre, trouvant le docteur en train d'examiner une statuette de porcelaine, alors que le corps de sa patiente gisait sur le lit, juste à côté. «S'est-elle évanouie?», avait demandé l'ami. «Non, elle est partie», avait répondu calmement Shipman.

Malgré des preuves accablantes, le docteur a toujours nié ses crimes, et sa femme Primrose, qu'il avait épousée alors qu'elle était enceinte du premier de leurs quatre enfants à l'âge de 17 ans, n'est que rarement sortie de son silence, sinon pour affirmer sa conviction de l'innocence de son mari. Harold Shipman avait été condamné en 2000 pour 15 meurtres, mais un rapport officiel publié en 2002 estimait son «palmarès» entre 215 et 240 victimes. L'an dernier, la police a même avancé le chiffre de plus de 300 meurtres.

Une des explications du comportement du serial killer fournies par les psychiatres a trait à la mort de sa maman, décédée du cancer sous ses yeux alors qu'il était encore écolier. Après avoir assisté à son agonie, à peine atténuée par des doses régulières de morphine, le jeune Shipman avait couru à perdre haleine à travers la campagne. Peut-être, en tuant «doucement» d'autres femmes seules, leur accordait-il une mort clémente qui avait été refusée à sa chère mère.

D'autres motifs entraient sans doute dans les pulsions de cet homme secret, arrogant, impossible avec ses collègues, amateur de calmants euphorisants: une nécrophilie latente et un désordre psychotique compulsif qui le poussait à assouvir sa satisfaction quasi sexuelle de contrôle sur le destin des gens, et son plaisir de donner la mort, entraînant la répétition infinie de l'acte. En 1997 et 1998, juste avant son arrestation, Shipman tuait deux à trois personnes par mois.