Tunnel du Fréjus, jeudi 8 avril, 10 heures du matin. Circulation fluide et atmosphère décontractée. Dans la cabine de son quarante tonnes, Philippe Cormier, routier de 45 ans, conduit d'une main et rythme la conversation de l'autre. «Depuis la catastrophe du Mont-Blanc, le trafic a presque doublé ici. Des fois on est vraiment à touche touche: il faudrait freiner, on ne saurait pas!» Mais, pour l'heure, malgré la quantité de poids lourds qui passent désormais chaque jour ouvrable ici (4500 en moyenne), les 12,8 kilomètres du boyau sont avalés sans encombre.

Comme tous ses collègues, Philippe Cornier est partagé. D'un côté, le tunnel du Fréjus rassure par sa jeunesse (vingt ans seulement), sa largeur (9 mètres contre 7 au Mont-Blanc) et son conduit d'évacuation. De l'autre, l'augmentation du trafic laisse craindre le pire en cas d'accident. D'autant que les usagers manquent cruellement d'information. «Je le traverse régulièrement depuis deux ans, raconte Philippe Cornier. Je n'ai jamais eu la moindre consigne de sécurité. Et nos patrons ne nous offrent aucune formation dans ce domaine.» Claude Bramante, un confrère, reconnaît: «J'ai beau passer trois fois par semaine et connaître beaucoup de gens qui travaillent à la sécurité, je ne sais pas ce qu'ils feront en cas d'incendie. Je ne sais même pas comment on accède à la galerie d'évacuation.» La réponse ne rassurerait probablement pas Claude: il n'y a que six accès, soit un tous les deux kilomètres.

Alors, les camionneurs roulent avec fatalisme. «Je n'ai pas peur comme au Mont-Blanc, affirme François Lachard, mais je respire quand j'en sors.» Pour les rassurer et, surtout, calmer l'opinion publique, Jean-Claude Gayssot, ministre des Transports, était hier au Fréjus. Avant même la Commission intergouvernementale franco-italienne qui devrait statuer le 12 avril sur les conditions de sécurité, le ministre a promis des mesures appropriées à la nouvelle fréquentation du Fréjus. Depuis jeudi, la vitesse maximale à l'intérieur du tunnel a été ramenée de 80 à 70 km/h. La distance minimale entre véhicule passera dès lundi à 100 mètres au lieu de 50 auparavant pour les poids lourds et 30 pour les voitures. «Nous allons travailler jour et nuit pour poser des balises qui aideront les conducteurs à respecter ces distances», précisait hier soir Joël Faure, responsable de la sécurité. Deux patrouilles de surveillance assureront 24 heures sur 24 une permanence dans le tunnel. Et tous les véhicules transportant des matières dangereuses devront désormais être escortés. Enfin, le nombre d'extincteurs devrait doubler et des dépliants précisant les consignes de sécurité être distribués à tous les usagers.

«Beau discours», ironisaient les routiers au Restoport du Freney, au pied du tunnel, pendant que Jean-Claude Gayssot, après une cordiale poignée de main devant caméras, partageait leur menu une table plus loin. Car si l'amélioration des moyens techniques séduit, l'augmentation des distances de sécurité, elle, réduira le trafic moyen à 140 camions par heure, contre 200 à 250 actuellement. «Totalement impossible», affirment en chœur les routiers. Que faire des 60 à 110 poids lourds de trop? «Les pires journées, il y a trois ou quatre kilomètres de camions arrêtés sur la rampe d'accès», affirment les habitués. «Mon chiffre d'affaires n'a pas doublé depuis la fermeture du Mont-Blanc, ajoute le patron du Restoport, car mon parking (l'un des plus grands de la région, ndlr) est trop petit.» Une question récurrente dans toute la Maurienne. Faudra-t-il, comme l'affirme Michel Bailly, directeur technique du tunnel, «réguler toute la Nationale 6»? Et ce en stoppant ou en détournant le trafic dès Chambéry? Ou en imposant le rail à des industriels qui ne jurent que par le flux continu et la souplesse du transport routier? Jean-Claude Gayssot a voulu rassurer: lui et ses confrères italiens auraient demandé aux deux transporteurs nationaux de nouvelles propositions commerciales. Leurs réseaux ferrés pourront-ils assumer rapidement pareil changement?

Autant de questions auxquelles le ministre n'a pas répondu, tout à sa mission d'apaisement. Mais, pressé par les journalistes, il dévoilait une position inhabituelle en France: «Le trafic routier promet d'être de plus en plus important. Est-ce qu'on laisse aller, ou est-ce qu'on change la donne? Nous voulons changer. Il faut doubler d'ici à dix ans le trafic marchandises par voie ferrée.» Les élus de la vallée, avec qui il déjeunait hier, apprécieront certainement. La Fédération nationale des transporteurs routiers, qu'il devait rencontrer l'après-midi, et le gouvernement italien, dont la position est attendue lundi, ne lui réserveront peut-être pas le même accueil.