Les méchants de l’histoire suisse (1)

Ulric de Torrenté, la foi du bûcher

«Le Temps» propose le portrait de six figures sombres de la mémoire nationale. Le premier fut responsable de l’institutionnalisation de l’Inquisition en Suisse romande dès la première moitié du XVe siècle

En 1845, quatre siècles après les faits, le bon Dr Calmeil s’en étonnait encore: «A-t-il réellement existé dans le pays Vaudois des hommes assez stupides pour rendre hommage au dieu du mal […] On conclurait pour l’affirmative, s’il était permis de s’en rapporter au témoignage des magistrats, des inquisiteurs […]»1

Le futur doyen des aliénistes français, qui devait être nommé médecin chef de l’asile de Charenton après la Révolution de 1848, penchait pour une autre hypothèse: «Je suis persuadé, pour mon compte, que c’est l’invasion d’une affection mentale épidémique qui a accrédité la croyance que des enfants étaient sacrifiés à Berne et à Lausanne par des contempteurs du vrai Dieu, qu’on a pris des monomaniaques pour de vrais adorateurs du diable, et que les aveux des infortunés qu’on jugea alors dans ces contrées doivent être classés […] parmi les conceptions délirantes.» Pauvres Vaudois, qui n’avez de choix qu’entre les cornes de Belzébuth et la camisole de force…

Mais qui sont – diable – ces malveillants inquisiteurs qui par leurs rapports ont amené la psychopathologie française à faire de Lausanne et de ses environs un laboratoire à ciel ouvert? On en connaît plusieurs: François de Moudon, l’ancêtre, actif vers 1375; Humbert Franconis ou Jean des Clées, à l’aube du XVe siècle; Raymond de Rue, dans les années 1450. Et le plus célèbre d’entre eux, celui à qui la Suisse romande doit l’institutionnalisation de l’Inquisition: Ulric de Torrenté.

Dans la notice qu’il lui a consacrée2, l’historien Georg Modestin rappelle le peu de choses que l’on sait de sa biographie: le dominicain Ulric de Torrenté apparaît pour la première fois en 1419, comme prieur du couvent de Lausanne. En 1423 et 1424, il est identifié comme inquisiteur des diocèses de Lausanne et de Besançon dans l’affaire Nicolas Serrurier, un frère augustin aux prédications jugées hérétiques. En 1428, on le retrouve en Valais pourchassant des sorciers. En 1429 et 1430, il mène à Fribourg de retentissants procès contre de pauvres hères accusés de «vaudoisie» – c’est-à-dire des sectateurs supposés de Pierre Valdo, hérésiarque lyonnais du XIIe. La même année, il se rend à Genève pour contrer les propos tout aussi sulfureux du bénédictin Baptise de Mantoue. En 1438, à Dommartin, il envoie à la mort Pierre de la Prélaz «pour avoir prêté hommage au diable, lui avoir offert de la chair d’enfants qu’il a mangée et avoir provoqué grêles et tempêtes». En 1439, c’est à Neuchâtel qu’il fait condamner deux hommes. Ulric de Torrenté meurt vraisemblablement entre 1444 et 1445.

On ne connaît bien entendu pas le nombre de clients qui ont eu à se plaindre jusque sur le bûcher de la persévérance de l’inquisiteur. On ne prétendra pas non plus que tous ces derniers aient commis des choses peu avouables avec le démon, bien au contraire. La calomnie est monnaie courante lorsqu’on dénonce son prochain pour des faits d’hérésie: c’est en tout cas le sentiment du notaire veveysan Jean Boverat, poursuivi à ce motif en 1441 et qui met l’accusation au compte des jalousies qu’ont fait naître ses affaires prospères. Un état civil particulier semble aussi attirer les foudres de l’Inquisition: les «sorcières» des archives vaudoises sont pour une bonne part des veuves ou des femmes répudiées ou adultérines…

Ce que l’on sait par contre, c’est qu’Ulric de Torrenté est parvenu à faire de l’Inquisition une institution. Comme le remarquent Bernard Andenmatten et Kathrin Utz Tremp, deux autres spécialistes du dossier3, il est arrivé, grâce à l’appui des papes Martin V puis Félix V, à garantir l’indépendance de sa mission face à la hiérarchie dominicaine. Au quotidien, Ulric de Torrenté a encadré la pratique de l’Inquisition en la dotant d’un personnel formé et en la régularisant – il a vraisemblablement rédigé un formulaire d’interrogatoire permettant de débusquer l’hérésie de manière plus aisée. Surtout, et l’on voit ici que la perception d’un homme sous l’angle éthique est une chose toute relative, Ulric de Torrenté a réussi à s’associer le soutien des autorités laïques… et de la population: peut-être glacés par la peur du bûcher, certainement convaincus de la justesse d’une lutte contre le Mal, les Vaudois, précisent les historiens, offrirent à l’Inquisition le bénéfice d’un consensus social certain. On se met progressivement à croire à son discours, à lui fournir des accusés, à voir des sorciers partout. Comme quoi la monomanie n’affectait pas forcément que les Vaudois auxquels pensait le Dr Calmeil.

1. «De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire», A Paris: Chez J.-B. Baillière, 1845.

2. Martine Ostorero, Kathrin Utz Tremp et Georg Modestin, «Inquisition et sorcellerie en Suisse romande. Le registre Ac 29 des Archives cantonales vaudoises (1438-1528)», Lausanne: UNIL, 2007 («Cahiers lausannois d’histoire médiévale», 41).

3. «De l’hérésie à la sorcellerie: l’inquisiteur Ulric de Torrenté OP (vers 1420-1445) et l’affermisse­ment de l’inquisition en Suisse romande», «Revue d’histoire ecclésiastique suisse», 86.

En 1438, il envoie à la mort Pierre de la Prélaz «pour avoir prêté hommage au diable»

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