Aller au contenu principal
Ulrik Haagerup: «Les journalistes doivent embrasser un rôle de médiateur et de facilitateur.»
© Jens Dresling/POLFOTO

Médias

Ulrik Haagerup: «Il faut réinventer le journalisme»

Ancien directeur de l’information de la Télévision publique danoise, directeur et cofondateur du Constructive Institute à Aarhus, Ulrik Haagerup estime que la presse doit faire son introspection et plaide pour un journalisme qui se veut constructif

Ancien directeur de l’information à la télévision publique danoise, Ulrik Haagerup roule sa bosse dans le journalisme depuis près de quarante ans. Auteur du livre «Constructive News: How to Save the Media and Democracy with Journalism of Tomorrow», cofondateur et directeur du Constructive Institute d’Aarhus au Danemark, ce Danois de 54 ans juge nécessaire de réformer la pratique journalistique.

Le Temps: La radicalité numérique de notre époque a bouleversé le monde des médias. Pour vous, le journalisme est en crise.

Ulrik Haagerup: C’est un fait. Les modèles économiques de la presse s’érodent. Mais ce n’est de loin pas le seul problème auquel est confronté le journalisme. Les gens ne nous font plus confiance. Ils n’acceptent plus ce que les médias leur livrent. Parallèlement, la confiance dans nos systèmes politiques s’effiloche, le populisme prospère, les peurs s’intensifient et un fossé croissant se creuse entre la réalité et la perception que les citoyens ont de cette même réalité. C’est pourquoi un changement est incontournable. Mais il ne doit pas seulement venir des autres.

– Il doit venir des journalistes?

– En tant que journalistes, nous passons beaucoup de temps à expliquer aux politiciens qu’ils sont responsables de la crise que traverse la démocratie et qu’ils doivent changer. Or nous devons nous regarder dans le miroir et repenser aux fondements du journalisme. Il y a un vrai problème avec la manière dont nous pratiquons le métier. Le journalisme constructif est précisément une démarche visant à repenser la profession, sans bafouer les principes fondamentaux d’un journalisme équilibré, critique et de qualité. Il vise à nous donner un nouveau rôle dans une ère médiatique très tourmentée.

– Un exemple attestant de la crise du journalisme?

– Il y a peu, une chaîne de fitness aux Etats-Unis a annoncé qu’elle allait interdire les télévisions dans ses salles d’exercice parce qu’elle estime que regarder les informations à la TV n’est plus synonyme de vie saine. On nous a toujours dit, au cours de notre éducation, qu’un citoyen responsable devait lire le journal, suivre l’actualité au niveau aussi bien local, national qu’international. L’été dernier, le Reuters Institute for the Study of Journalism de l’Université d’Oxford a mené un sondage auprès de millions de personnes qui ont décidé de ne plus suivre l’actualité traditionnelle. 48% des sondés estiment que cette activité a un impact négatif sur leur état d’esprit. 37% affirment qu’ils n’ont pas confiance dans les médias et 28% pensent qu’il n’y a rien à faire pour changer la situation. Pour les jeunes et les femmes avant tout, le narratif des médias traditionnels est déprimant. Il suscite la méfiance et l’apathie.

– Où est le problème?

– Même des médias sérieux se sont mis à filtrer le monde selon leur vision, creusant un fossé entre la réalité et la perception que le public a de cette même réalité. Les gens ont le sentiment que le monde est dans un état bien plus préoccupant qu’il ne l’est vraiment. Dans ce contexte, le journalisme constructif est plus nécessaire que jamais au vu de ce qui se passe avec le président américain Donald Trump et le Brexit.

– En quoi Trump interroge-t-il sur la pratique journalistique?

– La manière dont Donald Trump a été élu reste en partie une énigme. Mais il a bénéficié d’une couverture médiatique gratuite sans précédent. Aucun autre candidat présidentiel n’a eu autant d’attention des médias. La raison? Donald Trump a su s’adapter aux critères des médias en termes d’actualité. Chaque fois qu’il ouvre la bouche, il provoque une controverse. Il utilise de façon très efficace et mieux que n’importe qui d’autre les réseaux sociaux. Par ses outrances, il a même su attirer les médias dits sérieux.

– Le journalisme constructif serait-il une réponse à Donald Trump?

– Non. Ce n’est pas un mouvement anti-Trump. L’élection de Trump est simplement le symbole de ce que produit le journalisme quand il met en lumière les extrêmes, quand il privilégie les messages simplistes, une lecture en noir et blanc du monde. Or le monde est complexe. Si les médias donnent l’impression qu’il s’effondre, il n’est pas surprenant que les gens soient angoissés, qu’ils aient peur de perdre leur emploi et l’impression que la criminalité est plus forte que jamais. Dans un tel contexte, il est facile pour un candidat de dire qu’il a la solution.

– Les médias sont-ils responsables?

– La manière dont ils filtrent l’actualité prépare le terrain à des personnalités comme Trump. Nous ne racontons que ce qui ne marche pas. Cela ne veut pas dire que nous mentons, mais nous ne brossons pas un portrait complet de la réalité. Car la réalité de la planète n’a jamais été aussi positive. La criminalité est en baisse, le nombre d’accidents de la route a baissé. Dans l’histoire de l’humanité, il n’y a jamais eu aussi peu de morts dus à la guerre, et ceci malgré la tragédie syrienne. Mais les gens ne le savent pas. Ils pensent plutôt que les choses vont de mal en pis. Or quand ils vont voter, ils ne se basent pas forcément sur des faits, mais sur ce qu’ils pensent des faits.

C’est pourquoi nombre de candidats à des fonctions politiques ne s’embarrassent pas de communiquer les faits. Ils se contentent de véhiculer la perception qu’ils souhaitent inculquer au public. Ce décalage s’accroît et est très dangereux pour la démocratie et le journalisme. Il révèle l’échec des journalistes. Un jour, Carl Bernstein, le journaliste du Washington Post qui enquêta sur le Watergate, m’avait dit: le journalisme consiste à chercher et à donner au public la version la plus proche de la vérité. Il est temps de changer de culture médiatique.

– «Ne parler que de bonnes nouvelles», n’est-ce pas embellir la réalité?

– Le journalisme constructif n’est pas une manière de pratiquer un journalisme à la mode nord-coréenne. Il importe de changer les angles des articles et de se focaliser davantage sur l’avenir que sur le passé. Il faut tenter d’être une source d’inspiration. Notre rôle de journalistes est d’intégrer davantage de gens dans la discussion pour trouver ensemble des solutions. Les journalistes doivent embrasser un rôle de médiateur et de facilitateur.

– Le journalisme constructif exclut-il le journalisme d’investigation qui cherche à révéler de vrais dysfonctionnements du pouvoir?

– Lors de notre grande conférence en automne dernier à Aarhus, l’ancien rédacteur en chef du Seattle Times David Boardman, pape du journalisme d’investigation, l’a très bien exprimé: le journalisme constructif boucle la boucle du journalisme d’investigation. Il voulait dire que le journalisme est un processus à double sens qui aide la société à s’autocorriger. Oui, notre travail consiste à soumettre le pouvoir à la question, à dénoncer les dysfonctionnements. Mais jusqu’ici, nous avons surtout pensé que du bon journalisme, c’était seulement déceler de nouveaux problèmes sans s’interroger sur la manière de les résoudre. Le journalisme constructif cherche à combler cette lacune.

– Quel est l’objectif du Constructive Institute que vous dirigez?

– Notre objectif est aussi ambitieux que naïf. Nous voulons changer la culture globale de l’information en cinq ans. L’effondrement de la confiance dans les médias est si grave et dangereux pour la démocratie qu’on ne peut pas attendre cinq ans de plus. Si les journalistes veulent être respectés dans la société, ils doivent savoir de quoi ils parlent. Cela requiert des journalistes qu’ils dépassent leurs intérêts propres et qu’ils pensent au bien commun. Le journaliste n’a pas pour vocation de vendre des histoires aux annonceurs publicitaires. Ni d’être un activiste qui essaierait d’influencer la manière dont les gens pensent.

– Vous avez suivi un briefing à l’ONU à Genève. Qu’en avez-vous retenu?

– L’ONU fait un formidable travail, mais la culture de la communication entre les porte-parole de l’ONU et la presse internationale se focalise sur ce que les journalistes peuvent «vendre» à leur rédaction: des événements dramatiques et des problèmes qui perdurent. Conséquence: les gens à travers le monde ont une nouvelle fois le sentiment que tout va de mal en pis. Nous devons changer ce triangle des Bermudes du populisme: politiciens, experts et journalistes se doivent tous de donner une image nuancée, réaliste et documentée de la réalité afin d’aider les citoyens à naviguer dans nos démocraties en difficulté.

– Le modèle économique de la presse étant en bout de course, comment financer les médias?

– En tant qu’Européen, je suis très préoccupé par la votation du 4 mars prochain en Suisse sur l’initiative «No Billag». Le risque de voir les Suisses choisir, un peu par ignorance, d’éradiquer une forme de journalisme, le service public, est très dangereux pour la cohésion du pays. Or cette cohésion a un prix. Je ne dis pas que le service public ne peut pas se réformer, qu’il ne peut pas être critiqué. Mais croire que le marché, Facebook et Google vont informer le public suisse, même rural, avec la même finalité est naïf. Comme il est naïf de croire qu’une acceptation de «No Billag» aidera la presse écrite.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo société

Richard Coles: de la gloire du top 50 musical à la soutane du prêtre

L'ancien musicien des Communards s'est engagé en religion dans les années 1980 et donne des conférences à travers le monde. Rencontre à Zurich

Richard Coles: de la gloire du top 50 musical à la soutane du prêtre

n/a