Un an et près de 17 800 morts plus tard (chiffre officiel), rien n'a véritablement changé en Turquie. C'était là le leitmotiv de la très grande majorité des médias turcs ce 17 août, jour anniversaire du séisme de l'an passé qui dévasta le cœur industriel du pays. Principal accusé: l'Etat.

La plupart des victimes avaient été ensevelies sous les décombres d'immeubles ne respectant nullement les règles de construction les plus élémentaires. A l'époque, les autorités juraient leurs grands dieux que les responsables immédiats – ces sociétés de travaux public ou ces promoteurs improvisés qui pullulent en Turquie – seraient punis… Les procès se font toujours attendre. C'est en fait tout un enchaînement de pratiques, de tolérances indues, de petites corruptions qui est à déplorer… En bref, l'ordinaire de la pratique du pouvoir dans le pays.

Bien sûr, les promoteurs ne respectent pas le code de la construction. Mais comment s'en étonner lorsque n'importe qui peut s'improviser professionnel du bâtiment du jour au lendemain sans avoir le moindre brevet relatif aux travaux publics, sans même parler d'un diplôme d'architecte. L'exode rural est aujourd'hui massif en Turquie. Les banlieues des villes moyennes s'étendent quasi quotidiennement au rythme anarchique de ces constructions illégales surnommées «Gecekondu» (littéralement: «construit en une nuit»).

Il y a également ces constructions légales… mais qui ne devraient pas l'être. Autorisées par les autorités locales en dépit des règles d'urbanisme, du plan d'occupation des sols ou du plus élémentaire des bons sens. Sans surprise, le bâtiment est le principal bailleur de fonds des partis politiques, principalement à l'échelon local et, là non plus, relèvent en chœur les médias, aucune action en justice n'a été intentée. «Les entrepreneurs véreux, fonctionnaires corrompus et autres politiciens n'ont pas été punis. Un tremblement de terre peut frapper Istanbul à n'importe quel moment, mais combien d'habitations ont été inspectées? Est-ce que les municipalités, qui semblent incapables d'entretenir ne serait-ce que les panneaux routiers, nous disent la vérité lorsqu'elles affirment que toutes les mesures ont été prises?» demande Melih Asik dans le quotidien Milliyet.

De fait, tous les spécialistes en sismologie s'accordent sur ce fait: la mégalopole d'Istanbul – et ses 12 millions d'habitants – est aujourd'hui en première ligne. La ville se trouve sur une faille, et le sous-sol a été grandement fragilisé par la catastrophe de l'an passé. Tous les instituts de géophysique ou de sismologie considèrent par ailleurs que la probabilité qu'un tremblement de terre d'importance secoue Istanbul d'ici à 30 ans est de… 100%! Là aussi les autorités ont promis que les habitations seraient systématiquement inspectées et que les travaux de consolidation indispensables seraient proposés aux propriétaires. A Cihangir, l'un des quartiers du centre-ville, aucun inspecteur n'est jamais passé.

Conscient du fort ressentiment populaire, le premier ministre Bülent Ecevit s'est essayé au difficile exercice d'autojustification, listant, lors d'une pénible conférence de presse, toutes les mesures prises par le gouvernement. Un inventaire qui fait pâle figure face aux quelque 30 000 personnes vivant toujours sous tente un an après la catastrophe.

Lueur d'espoir cependant, la société s'est également prise en charge. Les associations d'entraide ou de sauveteurs se sont multipliées. Pratiquement chaque université dispose de son groupe de sauveteurs, plus ou moins bien formé mais qui jure pouvoir se rendre en quelques heures dans n'importe quel point du pays, au cas où. Un réveil de la société civile qui se double d'une prise de conscience beaucoup plus large… Les Turcs ont été extraordinairement émus par la solidarité internationale qui leur a été témoignée. Emotion qui a condamné aux oubliettes l'antienne favorite des nationalistes et qui voulait qu'«un Turc n'a pas d'autre ami qu'un Turc».