Un assistant pour e-draguer à votre place

Une société séduit en votre nom sur les sites de rencontres

Humour et sens de la formule sont les armes de ces cupidons numériques

«Je délègue bien le recrutement de mes stagiaires, pourquoi devrais-je agir différemment pour me trouver une compagne?» Matthieu Banas rapporte d’une voix amusée les paroles d’un client de NetDatingAssistant (netdatingassistant.com), dont il est le cofondateur. Sa société basée à Toulouse offre un service peu banal: vous trouver l’âme sœur sur les sites de rencontres. Créer votre profil, prospecter et même chatter en ­votre nom: votre «assistant dater» s’occupe de tout, jusqu’au premier rencard; pour lequel vous aurez été briefé, bien sûr. Votre amant potentiel ne se doutera de rien.

Les client(e)s: des cadres et des professions libérales, des chefs d’entreprise, ceux qui peuvent s’acquitter des tarifs de la jeune société (145 euros de base, plus 16 euros par heure de séduction) et qui rechignent à consacrer leur maigre temps libre à écumer les sites de rencontres. Même si, pour certains, «le temps est une excuse pour dissimuler un manque de confiance en soi ou une méconnaissance des nouveaux médias», nuance Julien, l’un des douze «assistants daters», qui a lui-même rencontré son épouse sur un site.

Ce procédé n’est pas du goût de tout le monde. «On échange des propos intimes, on se laisse séduire par une tournure de phrase ou un trait d’humour… et, en fait, on se fait avoir», note une utilisatrice de ces sites. «C’est horrible!» commente de son côté Valentine Schnebelen, directrice marketing de Meetic, le célèbre site de rencontres. Elle avoue cependant qu’il n’existe aucun moyen de lutter contre ces… qui, au juste? Usurpateurs? «Il n’y a pas d’usurpation d’identité, mais un partage d’identifiant et de mot de passe», corrige illico Matthieu Banas.

Quant au géant des sites de rencontres, il déplore d’autant plus l’existence de ce service qu’il se fait un point d’honneur à valoriser la sincérité: «Le mot d’ordre à nos 840 000 abonnés: restez vous-même! C’est ainsi que ça marche.»

Une vision qui tranche avec celle du cofondateur du service: «Un bon profil, c’est comme un bon CV. Le recruteur qui le lit doit être séduit et craindre de voir la perle rare lui passer sous le nez.» Et ce n’est pas Jacques*, jeune homme handicapé âgé de 28 ans, qui dirait le contraire. Grâce à sa nouvelle annonce créée par les soins de Fanny, jeune maman qui joue la e-séductrice pour payer ses études d’éducatrice spécia­lisée, son nombre d’interactions a augmenté de plus de moitié.

Pour créer un profil efficace, Fanny choisit avec soin les photos – «si possible, des clichés en action, dans un concert, sur un green de golf» –, en prenant garde à ce qu’elles représentent bien son client, et cisèle une annonce efficace, proche de l’évocation littéraire: «Je t’imagine au réveil, tes cheveux en bataille, tu es si belle. Moi je me lève sans faire de bruit…» Son talent, c’est aussi de trouver les bonnes formules d’approche ou de relance, quand les messages restent lettre morte: Fanny retente sa chance auprès des réticentes en leur demandant si elles préfèrent les crêpes ou les gaufres, ou d’autres choses anodines, «en conservant toujours un ton léger, et dans un français ­parfait».

Son habileté n’est pas passée inaperçue aux yeux de Marc*, l’un de ses clients. Emballé par l’une des phrases d’accroche écrites en son nom, Marc l’a recopiée et envoyée à une dizaine d’autres jeunes femmes du même site qui, malheureusement pour lui, dialoguent entre elles. Furieuse, la première destinataire s’est empressée de lui écrire, pour l’insulter… Marc lui a répondu – Fanny l’a fait, à sa place: «Je ne savais plus comment la calmer. Finalement, mon copain est parvenu à retourner la situation. C’est un beau parleur.»

Pas facile de jouer l’alter ego: il faut bien connaître son client et la ville dans laquelle il vit, il faut aussi connaître la météo et les activités qui se déroulent dans les ­environs; un vrai travail de documentation à effectuer régulièrement pour chacun de ses clients. Et, selon Julien, «lorsqu’on a quatre clients ou plus, cela frise la ­schizophrénie.» Sa satisfaction, tout comme Fanny, il la trouve dans le fait d’«aider autrui». Tout de même, ces cupidons numériques ne sentent-ils pas un hiatus entre leurs idéaux humanistes et le fait de «mentir par omission» (selon la formule qu’a admise, de guerre lasse, Matthieu Banas)? «Tout le monde sait qu’Internet est une tromperie monumentale, se justifie Julien. C’est la rencontre réelle qui compte. C’est l’amour, qu’importe le moyen.»

Lui et ses collègues auraient permis mille rencontres, dont une poignée en Suisse romande, où le service n’a eu pour l’instant que six clients, tous des hommes; tel Hervé*, un trentenaire genevois qui travaille dans la finance, en couple depuis peu. Osera-t-il avouer à sa belle que c’est avec ­Julien qu’elle a échangé les premiers mots de leur romance? «Jamais. C’est moi qui ai séduit la miss. J’ai galéré pendant un mois, dans le monde réel.»

* Prénoms d’emprunt

«Un bon profil, c’est comme un bon CV. Le recruteur doit craindre de voir la perle rare lui passer sous le nez»