Interview

«Un bâtiment doit promettre quelque chose à l’extérieur qui doit se retrouver à l’intérieur»

On doit à l'architecte et designer français Jean-Michel Wilmotte des réalisations majeures comme le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe de Paris, ou la réhabilitation de l'hôtel Lutetia. Entretien  

L’œuvre de Jean-Michel Wilmotte est telle qu’il est vain d’essayer de se la représenter. Une centaine de réalisations en quarante ans. Disséminées de Dallas à Tokyo, en passant par Genève, Dakar ou São Paulo. Des lieux qui touchent souvent, dans leur justesse et leur force. Comme en témoignent l’entrée nippone-provençale qui plonge dans la mer de La Réserve Ramatuelle, le siège de Ferrari dont la façade rouge-noir a l'air d'être en pleine accélération. Ou encore l’édifice que le bâtisseur parisien nomme l’œuvre de sa vie: le nouveau Centre culturel et spirituel orthodoxe russe de Paris, qui semble flotter au bord de la Seine. Rencontre avec ce designer d’espaces intérieurs de formation qui n’a cessé d’étendre son aura au-delà des murs, des villes et des frontières pour imaginer le monde bâti de demain.


Le Temps: Vous menez plusieurs projets en Afrique, notamment une tour à Dakar. Quels sont les grands enjeux en termes d’urbanisation, de matériaux et d’esthétique architecturale?

Jean-Michel Wilmotte: L’Afrique me fascine. C’est un continent extrêmement dynamique et animé d’une formidable énergie créatrice. Bien sûr, les défis sont nombreux mais son potentiel est exceptionnel, notamment dans les villes. D’ailleurs, un des principaux défis, selon moi, est d’accompagner la croissance urbaine, par la requalification des accès, des circulations et de l’espace public. A travers les projets que je développe avec mes équipes, je souhaite que son potentiel s’exprime, en collaborant avec les architectes sur place ou en utilisant les savoir-faire et les matériaux locaux.

Vous développez également de nombreux projets en Russie. Vous vous y consacrez depuis dix ans, avec l’aide de votre directrice d’origine bulgare Borina Andrieu, qui a vécu plusieurs années dans la capitale…

Moscou est une ville surprenante, plutôt méconnue des Européens. C’est la ville qui comprend le plus d’espaces verts au monde: près de 27 m² par habitant. Sa croissance a été très rapide ces dernières années. Aujourd’hui, l’enjeu est selon moi de valoriser les anciennes friches ferroviaires et industrielles afin de recoudre la ville, de l’enrichir et de recréer le lien que constituaient les anciennes voies ferrées.

Vous dites que le Centre spirituel et culturel orthodoxe russe à Paris est l’œuvre de votre vie…

Imaginer, au bord de la Seine et en plein cœur de Paris, un ensemble composé d’un centre culturel, d’une cathédrale orthodoxe, d’un centre spirituel et d’une école bilingue, à la fois cohérent et en harmonie avec le quartier, représente une grande responsabilité mais également un défi passionnant.

Pour donner au projet une identité parisienne, nous avons, par exemple, utilisé la pierre de Bourgogne, qu’on retrouve notamment au Trocadéro et sur les socles de la tour Eiffel. Nous avons aussi cherché à intégrer au mieux les cinq coupoles dorées, en proposant un mélange d’or et de palladium au fini mat. Ce «moongold» est selon moi la clé du projet, car il entre en harmonie avec la pierre. Oui, je suis très fier de cet édifice.

Intégrer des matériaux que l’on associe au patrimoine est une manière discrète de rendre hommage au contexte…

Et c’est d’autant plus important quand on travaille sur des territoires lointains qui nous sont étrangers. Car un bâtiment s’inscrit forcément dans un contexte et deviendra un morceau de l’histoire du pays. Je travaille par exemple sur huit villas à Anahita, sur l'île Maurice. Des demeures d’exception au style minimaliste, ouvertes sur la végétation luxuriante, dont les façades sont conçues en pierre volcanique grise.

La nouvelle halle Freyssinet à Paris incarne le dynamisme de l’esprit coworking de demain…

Plus qu’un espace de coworking, c’est un véritable campus. Un lieu exceptionnel, monumental et atypique. Le brief de départ était clair: transformer un bâtiment ferroviaire classé en un volume pouvant accueillir 1000 start-up et 3000 postes de travail.

On vous reproche parfois une aura trop entrepreneuriale. Comme si la capacité d’enchaîner des gros projets n’était pas compatible avec l’image plus classique d’un architecte créatif…

Je ne suis pas du tout d’accord. Un architecte est aussi un entrepreneur. Il doit être créatif mais également manager. Je reste à l’origine de la démarche créative, celui qui fait la première esquisse à la main. Puis, suivant les affinités de mes collaborateurs, leurs forces, ou leur planning, je constitue une équipe avec laquelle je vais développer le projet.

On sait assez peu de chose sur votre enfance. Que faisaient vos parents?

J’ai vécu une jeunesse heureuse, dans une maison ancienne, au nord de Paris. Mes parents étaient tous deux pharmaciens et auraient voulu que je reprenne l’affaire familiale. Nous passions nos vacances à sillonner l’Europe en voiture et à visiter tous les musées des beaux-arts. Très cultivés, ils s’intéressaient à̀ beaucoup de choses et m’ont transmis leur curiosité. A mon tour, j’espère l’avoir transmise à mes quatre enfants: deux fils architectes, un commissaire-priseur dans le monde de l’art et une designer industrielle.

Vous évoquez souvent le rôle de la chance dans votre carrière…

Je crois en effet en une sorte de bonne étoile qui fait que de bonnes choses se présentent au bon moment, puis de nouvelles remplacent les autres et ça n’arrête pas. Cette chance, je l’attire, je la cherche, et je la traite bien. Les échanges humains sont aussi très importants. Le bon sens, la transmission d’ondes positives. Depuis quarante ans, je n’ai jamais cessé de faire des rencontres.

Que déplorez-vous concernant le changement des villes et de l’habitat ces 40 dernières années?

On pourrait peut-être lever certaines contraintes. Je regrette le temps où on pouvait encore se garer devant chez soi, laisser les clés sur sa voiture et la porte de la maison ouverte. On ne peut plus construire un bâtiment sans mettre de la sécurité, des codes, des badges, des alarmes. J’aimerais qu’il y ait un peu plus d’insouciance et un peu moins de restrictions.

Vous avez construit ou rénové des gares, des musées, des sièges sociaux, des logements, des tours sur presque tous les continents… Est-ce qu’un défi architectural vous titille encore?

Il y en a plusieurs. L’architecture navale et l’aménagement intérieur d’un paquebot, par exemple. Réaliser d’autres édifices religieux aussi, un sujet passionnant. Ou encore continuer de réinventer la ville qui, souvent, manque de cohérence et ne rend pas forcément les gens heureux.

En quoi votre bagage d’architecte d’intérieur influence-t-il la conception de l’enveloppe?

On ne vit pas avec la peau de son bâtiment. Le cœur est essentiel. Prenons l’exemple d’une maison: je pars donc du centre et m’en écarte suivant les attentes en matière de fonctionnalité, de programme ou d’esthétique. Ensuite vient la réflexion sur l’enveloppe, qui doit être en phase avec le contexte. Je pense à la première impression que le volume va donner, pour qu’il corresponde à l’identité des occupants, à leur style de vie. Un bâtiment doit promettre quelque chose à l’extérieur qui doit se retrouver à l’intérieur.

Quel est le processus créatif qui vous réussit le mieux?

Très simplement, je me concentre et j’écoute. Ce sont les clients qui me donnent les clés du projet. Dans les quinze premières minutes, ils livrent ce qu’ils souhaitent, puis je le mets «en forme».

Cette clé peut même devenir l’image forte du projet, comme le château Pédesclaux à Pauillac.

En effet. Quand le client m’a expliqué qu’il trouvait son château trop petit, un peu déformé, je lui ai spontanément suggéré, en ouvrant les bras, de créer deux ailes, de chaque côté. Nous avons donc glissé des écrins de verre et ainsi laissé le bâtiment ancien en transparence.

A quoi ressemble votre intérieur?

Je suis en train de construire ma première maison. C’est une démarche plus intime. Je souhaite beaucoup de transparence, de lumière, de chaleur. Et que les livres et l’art contemporain y soient très présents. Ce sera un lieu très discret.

Qu’est-ce qui vous fait sourire en ce moment?

Les voyages, les découvertes, les expositions, les concerts, les opéras… La culture est source d’épanouissement. Et l’expression de son temps. En lisant certains livres, en assistant à certains spectacles, j’ai le sentiment d’appartenir à mon époque, que je traduis en dessins. Mais cela ne m’empêche pas de me nourrir du passé, parfois même avec une sorte de nostalgie.

Je me passionne en ce moment pour les années 50 à 58, le mobilier, les objets de l’époque. La vie est une recherche entre le passé, le présent, le futur. Je m’intéresse beaucoup à la transmission au sein de mon agence, où la moyenne d’âge est d’à peine 38 ans, mais également à travers ma fondation et le Prix W, un concours européen autour de la réhabilitation du bâti ancien à travers la greffe contemporaine.


Profil:

1948: Naissance à Soissons, à 100 km au nord de Paris.

1975: Il est diplômé de l’école parisienne Camondo en architecture d’intérieur, où il a côtoyé Philippe Starck. Il fonde sa propre agence.

1982: Les premiers projets intéressants arrivent, notamment l’aménagement d’une partie des appartements privés du président de la République française François Mitterrand à l’Elysée.

1986: Ouverture de Wilmotte Japon, premier bureau à l’étranger. L’agence est maintenant implantée dans six villes: Paris, Nice, Londres, Rio de Janeiro, Venise et Séoul.

1993: Reconnu qualifié par l’Etat sur dossier, il est inscrit au Tableau de l’ordre des architectes. Il peut désormais exercer la signature de ses projets, travailler à grande échelle et sur l’urbanisme.

2005: Il lance la Fondation d’entreprise Wilmotte, basée à Venise, dans le but de promouvoir les jeunes architectes.

2010: L’agence entre dans le classement mondial des 100 plus grands cabinets d’architecture, selon une étude réalisée par le magazine anglais Building Design. Dans l’édition 2015, elle est à la 71e place.

2015: Il devient membre de l’Académie des beaux-arts, section Architecture.

2016: Une rétrospective lui est pour la première fois consacrée à Versailles, dans l’ancienne chapelle de ce qui fut l’hôpital Richaud, que l’architecte a lui-même réhabilité.


Rencontre

Dans le cadre des Grandes conférences du «Temps», en partenariat avec le Cercle international de la Fondation pour Genève et l’Institut de hautes études internationales et du développement, Jean-Michel Wilmotte viendra s’exprimer sur «Les Métamorphoses» le lundi 16 octobre prochain, de 18h30 à 20h, à la Maison de la Paix de Genève. Il reviendra sur son parcours, entre exploration, création et transmission et évoquera l’architecture du futur.

Entrée libre et inscription obligatoire sous «letemps.ch/wilmotte».

Publicité