Une petite salle du musée de la communication, à Berne, est meublée temporairement d'une dizaine de vitrines. Une installation à gauche en entrant, une vidéo projetée sur un mur, un diaporama sur la paroi opposée. Les visiteurs ont l'air d'entrer dans cette pièce par hasard. L'un d'eux s'attarde un peu surpris, devant un verre de contact dans lequel est incluse une frise de feuille d'or. «C'est un bijou?», demande-t-il. Oui, ou plutôt «une sculpture pour l'œil», comme l'indique la légende. On dirait une éclipse en miniature. C'est très beau, très étrange. L'objet est signé Stefan Halter, l'un des 14 lauréats qui ont participé au 3e concours suisse du bijou contemporain.

C'est le bijoutier galeriste bernois, Matthias Eichenberger, qui a eu l'idée de lancer ce concours. Il a lieu tous les deux ans depuis 1995. Une manière de pousser les jeunes créateurs à sortir un peu de leur routine, de les obliger à se renouveler, à explorer de nouveaux champs de travail, de nouvelles techniques.

Voilà pourquoi, cette année, il a convié six créateurs anglais pour jouer le rôle de tuteurs. Même s'ils ont une formation de bijoutiers pour la plupart, s'ils sortent quasiment tous du Royal College of Arts de Londres, leur travail a sauté par-dessus la barrière de la bijouterie. Ce peigne en or qui a perdu toutes ses dents de Mah Rana, cette fiasque à deux embouts reliés par un fin tuyau de caoutchouc orange des jumelles Emma & Jane Hauldren, cette bouteille de lait dont la tétine est percée d'une aiguille d'or ne sont plus des bijoux au sens classique du terme. Ils sont autre chose, des «Metalwork».

C'est dans cette direction que Matthias Eichenberger aimerait voir évoluer le concours. Cette année, il y a eu 45 inscriptions: 12 créateurs seulement ont été sélectionnés. Et c'est le collectif «Prognose», alias Lilitt Bollinger et Christine Strössler, qui a remporté le prix de 3000 francs, le 2 juillet dernier. Grâce à leurs «Pensées à porter», sortes de bandages porteurs de mots. Rencontre avec l'organisateur du concours, Matthias Eichenberger.

Le Temps: C'est curieux, il n'y a aucun Romand parmi les 12 lauréats. Pourtant d'excellents élèves sortent des écoles de Lausanne et Genève.

Matthias Eichenberger: En fait, pour être juste, le Barcelonais Sayanos Andronikos a étudié à l'Ecole supérieure d'arts appliqués, à Genève, mais vous avez raison. Il y en avait parmi ceux qui nous ont envoyé leur dossier, mais le jury n'a pas retenu leur candidature. Je pense que les Romands et les Alémaniques ont une approche différente, liée à la manière dont on les a formés: à Zurich, par exemple, le dessin de bijou est intégré dans la section «design industriel». Certains étudiants développent leurs dessins sur ordinateur, travaillent en partenariat avec les industries. En Suisse romande, le travail est plus individualisé. Et puis je pense que les bijoutiers romands ne voient pas l'intérêt d'un tel concours: ils ont déjà du mal à survivre et ne voient pas pourquoi ils devraient encore explorer de nouveaux champs de réflexion. Ils ont moins envie de prendre des risques.

– Le public alémanique est-il plus réceptif en matière de bijouterie contemporaine?

– Disons qu'à Berne, nous avons de la chance, le terrain est favorable: nous avons d'excellents designers, Teo Jacob par exemple, et des architectes qui comprennent l'intérêt de notre travail. Le public est sensibilisé. A Zurich, les jeunes sortant de l'école ouvrent facilement une boutique. Les gens sont aussi plus réceptifs. Les Romands en revanche, sont plus influençables, ils suivent les modes, même en matière de bijou. Peu ont la curiosité d'aller dénicher et d'oser porter quelque chose de différent.

– Pourquoi avoir choisi le thème des capteurs corporels?

– Je voulais un thème qui corresponde au musée de la communication: un capteur est un moyen de communiquer. La lentille de contact de Stefan Halter, par exemple, nous force à nous demander comment on est perçu par le monde, et comment on reçoit l'image de ce monde. C'était un thème compliqué, je le reconnais: il obligeait les candidats à s'interroger sur la notion même de bijou contemporain. Le créateur ne devait pas seulement fabriquer quelque chose d'esthétique, mais il devait développer un concept et le réaliser. C'est pourquoi j'ai élargi le concours à des designers, à des vidéastes, à des artistes conceptuels…

– Pensez-vous que le bijou puisse se couper de son public, comme l'a fait l'art, et devenir autre chose alors qu'il est censé être porté par quelqu'un?

– Le bijou contemporain ne doit pas simplement être beau, il doit créer une controverse. Mais je suis d'accord: un bijoutier, s'il veut survivre, doit faire des bijoux portables, construits. Le but d'un concours comme celui-ci, justement, c'est de l'obliger à sortir de ce qu'il sait faire, de le pousser à rechercher de nouveau modes d'expression, de nouveaux outils. Thomas Eisl par exemple, l'un des six Anglais exposés, a une formation de bijoutier classique, mais il travaille avec des outils de garagiste, il fait aussi des lampes, des meubles… J'ai envie de sentir qu'il y a une idée derrière un objet.

«Sensor body sensor», jusqu'au 25 juillet. Musée de la communication, Helvetiastrasse 16, Berne. Tél. 031/357.55.11. Mar-dim: 10h-17h. Catalogue avec le magazine «Black Maria 3».