Comme la musique porte l’arrivée des boxeurs sur le ring, un duo de bêlements enthousiastes accompagne l’apparition d’une silhouette au pas fragile et saccadé. Georges a chaussé ses baskets et passé une veste par-dessus son training gris pour nourrir les chèvres par cette fraîche après-midi de novembre. Lentement, presque cérémonieusement, le septuagénaire remplit les râteliers de brassées de foin. Il ne dit pas un mot, mais ses yeux brillent sous ses fins cheveux blancs quand il tend des peaux de banane aux animaux qui se dressent sur leurs pattes arrière. La distribution finie, il s’assied sur une chaise de plastique sur le gazon et contemple ses protégés.

Comme la grande majorité des pensionnaires des Mimosas, Georges présente des troubles psychiatriques. Quand il est arrivé dans cet EMS de Genthod, il ne sortait jamais de sa chambre. Aujourd’hui, l’homme est responsable du bien-être des chèvres et ne rate jamais sa sortie quotidienne jusqu’à l’enclos. «C’était dur pour lui de ne plus avoir de travail ni de tâche quotidienne à exécuter», dit Christine, animatrice aux Mimosas. «Cette activité répond à ce besoin et le valorise. Elle nous permet également d’entrer en contact avec lui.»

Dans sa chambre non plus, Georges n’est plus seul puisqu’il reçoit souvent la visite d’ Elvira, la chatte siamoise. Outre ses chèvres, la pension compte un chien, trois chats et des poissons pour 29 résidents. Aux Mimosas, les pensionnaires sont accueillis avec leur animal et peuvent même en adopter un sur place. L’équipe a d’ailleurs proposé à Georges de choisir un petit chien à la SPA. «Sortir un animal, même quelques minutes, fait travailler les jambes et le souffle des résidents», explique Christine. «Ça leur permet de rester autonomes plus longtemps.»

Françoise, elle, a adopté la chatte d’une autre résidente, qu’elle rebaptise au gré de ses envies. Ce jour-là, l’animal est présenté sous le patronyme d’Excentrigora. Françoise se soucie beaucoup de son bien-être et passe du temps à l’observer. Elle est un peu fébrile car elle doit rencontrer son tuteur l’après-midi même pour formaliser l’adoption de l’animal.

Les animaux dorment dans les chambres de leur maître, où se trouvent leur caisse et leur gamelle. Ils sont libres d’aller et venir où bon leur semble. «Ici, ce n’est pas un hôpital mais un lieu de vie», dit la directrice du petit EMS, Ewa Roulet. «La présence d’animaux ne pose pas de problème tant qu’ils ne sont pas agressifs. Mais nous n’attendons pas de nos résidents qu’ils en prennent soin. C’est nous qui changeons les litières, deux fois par semaine, qui les nourrissons et qui sortons les chiens.» Toutes les chambres sont doubles et le personnel s’arrange pour faire cohabiter les amis des bêtes.

Des liens forts unissent souvent les résidents et leurs compagnons. Quand son maître est décédé, le chat Bidule est resté dans sa chambre et ne lui a survécu que quelques semaines. De même, quand sa maîtresse a été alitée, la chienne Suzy n’a plus quitté sa chambre.

Les pensionnaires qui peuvent venir avec leur animal s’adaptent plus facilement à leur nouvel environnement. Le chien ou le chat est souvent le dernier compagnon des personnes âgées. C’est particulièrement vrai quand la démence ou d’autres troubles apparaissent. «L’interaction avec les animaux est non verbale et ça fonctionne bien avec des personnes qui communiquent moins», précise Christine. «En plus, un chien ne vous juge pas.»

Les animaux apaisent les résidents. Certains d’ordinaire très agités sont retrouvés endormis avec un chat sur les genoux. A l’inverse, le compagnon permet de projeter des émotions. Quand Françoise dit que sa chatte semble triste, mal en point ou de bonne humeur, c’est souvent d’elle qu’elle parle.

Les animaux qui arrivent sont souvent âgés eux aussi et ne parviennent pas toujours à s’adapter au lieu. Ils sont alors placés, souvent chez le personnel de l’EMS. C’est ce qui est arrivé au chien d’Angela. A la place, cette dernière a adopté Elvira, l’élégante siamoise. «Elle est très indépendante, mais le soir, elle dort sur mon lit, entre ma tête et mon épaule», dit Angela. «J’ai besoin des animaux. Ils me font du bien car ils m’apportent beaucoup d’amour et de bonheur.» Angela se déplace en fauteuil roulant et cherche un peu ses mots, mais parle longuement de sa compagne. Depuis l’adoption d’Elvira, elle a lu beaucoup de livres sur les siamois.

Dans le lit voisin repose la mère d’Angela, en fin de vie. «Parfois, nous posons la chatte sur ses genoux et elle la caresse», dit Ewa Roulet. «Cette dame ne parvient plus à tenir une cuillère ou un verre, mais elle parvient encore à caresser le chat. C’est un des derniers gestes qui reste.»