«Un durcissement favorisé par la crise»

Le Temps: Etats-Unis, France, Espagne… On constate un durcissement général, de la rue comme des gouvernements, sur le droit à l’avortement. S’agit-il d’un phénomène homogène à l’échelle mondiale ou les situations de chacun de ces pays diffèrent-elles?

Anita Cotting: Je pense qu’il s’agit du même phénomène. Quel que soit le pays, ce sont toujours les fondamentalistes qui sont à l’origine de l’opposition à l’avortement. Il s’agit toujours de milieux intégristes, conservateurs, qui dénoncent cette pratique en prétendant que l’«on tue des enfants». Ensuite, les restrictions peuvent intervenir à travers des entraves financières, comme la loi soumise au peuple suisse le 9 février ou des dispositions légales, comme la loi Rajoy en Espagne, qui envisage de limiter l’avortement aux cas de viol et si la grossesse représente une menace pour la santé de la mère. Mais, quelle que soit la stratégie de limitation, l’impulsion première vient toujours de ces milieux très religieux qui placent l’embryon au-dessus des droits fondamentaux de la mère, voire de sa survie.

– Mais pourquoi un tel regain d’opposition ces derniers temps?

– La crise économique est un des facteurs. On observe dans l’histoire que l’insécurité et la peur des changements induisent des replis sur des modèles anciens. Ces derniers temps, en raison du chômage, le courant conservateur souhaite redistribuer les rôles à l’ancienne entre les hommes et les femmes et revenir aux «vraies valeurs», où la femme est mère et épouse avant d’être indépendante et libre de ses choix personnels.

– La raison de ce durcissement serait donc économique?

– Oui, en partie, mais même sur le plan économique, c’est un très mauvais calcul. Car, en Suisse, si les femmes socialement défavorisées ne pouvaient plus avorter dans de bonnes conditions, faute d’un remboursement, elles reviendraient sans doute à des méthodes plus dangereuses et coûteraient, au final, plus cher à la société qu’aujourd’hui…

– Voyez-vous tout de même ­des aspects positifs à la situation de crise que vit le droit à l’avortement aujourd’hui?

– La bonne chose, c’est qu’on peut redire certaines vérités oubliées. La première, c’est qu’il n’y a aucune banalisation de cette pratique. Personne n’avorte le cœur léger. La deuxième, c’est que 50% des grossesses non désirées sont dues à des défaillances contraceptives. Le témoignage récent d’une jeune femme qui prenait la pilule et dont le mari utilisait des préservatifs l’illustre bien. Malgré cette double protection, cette dame est tombée enceinte. Enfin, une troisième vérité à marteler, c’est qu’il y aura toujours des avortements, qu’on les autorise ou non. Ce n’est pas une fatalité, c’est une réalité. Dès lors, il convient d’encadrer et d’accompagner ces interventions plutôt que de livrer les femmes à elles-mêmes.

– Partout dans le monde, les opposants parlent des conséquences psychiques sous-estimées pour les mères qui avortent. Un sentiment de désarroi face à ce que ces opposants appellent un «crime». Qu’en pensez-vous?

– Je pense que les conséquences psychiques sont bien plus néfastes lorsqu’une femme a un enfant non désiré. A travers ce choix de l’avortement et l’accompagnement que nous offrons, nous avons vu des femmes grandir, se comprendre mieux. Nous avons vu aussi des couples grandir, car c’est l’occasion de se poser de multiples questions.

– Revenons à l’échelle mondiale. Quelles sont, dans ce domaine, les grandes différences qui distinguent les Etats-Unis et les pays européens?

– Aux Etats-Unis, le système de prévention et d’information dans le domaine sexuel est nettement moins bien organisé que dans nos pays. Lorsqu’il a été élu, George Bush a cessé de subventionner les centres de planning familial. Barack Obama a réintroduit ce financement dès son arrivée à la présidence, mais les centres sont toujours nettement moins nombreux et dotés qu’en Suisse. Or, informer et accompagner peut éviter un grand nombre de grossesses non désirées.

– Y a-t-il des pays où l’avortement sauvage est encore pratiqué?

– Oui, sur les 42 millions d’avortements estimés par an, 22 millions de ces interventions se passent illégalement dans des pays qui interdisent totalement l’avortement ou qui ont des lois très restrictives. Ces interventions se déroulent souvent dans des conditions déplorables – avec des conséquences graves pour la santé des femmes. Environ 47 000 femmes meurent chaque année des complications d’avortements clandestins bâclés, qu’on appelle unsafe abortions, selon les estimations de l’OMS. L’Afrique est un continent spécialement exposé en la matière.

– Comme l’Europe orientale, particulièrement réfractaire à l’avortement. Pourquoi?

– Pour deux raisons. D’une part, à cause du grand retour du catholicisme dur en Pologne et en Hongrie. D’autre part, ces pays qui ont connu des régimes totalitaires ne souhaitent pas incorporer le modèle occidental sans le questionner. Pour ces pays, l’avortement légal est une de ces avancées typiquement occidentales dont ils se méfient. Mais les chiffres parlent contre eux. Dans les pays européens où l’avortement est autorisé, le taux d’avortement est de 12 pour 1000 femmes entre 15 et 44 ans, alors qu’il est de 43 pour 1000 en Europe de l’Est. Comme quoi, et on l’a déjà beaucoup dit, la légalisation et le remboursement de l’avortement créent une diminution et non une augmentation du nombre d’interventions.