Education

Pour un enfant, jouer (librement), c’est gagner

Par souci de bien faire, les adultes occupent souvent les petits, de la peinture au piano. Or, un enfant n’apprend jamais aussi bien que lorsqu’il joue spontanément, assure Raymonde Caffari-Viallon. Explications

Une perte de temps? Une mise en danger? Une source de nuisances domestiques? Difficile à croire, mais, en 2017, le jeu spontané des enfants, celui dont les règles ne sont pas dictées par les adultes, est toujours mal vu par de nombreux éducateurs ou parents. Et pourtant, c’est à travers cette pratique du jeu sans entrave, que l’enfant développe des apprentissages essentiels.

Ce constat, la pédagogue Raymonde Caffari-Viallon l’a déjà dressé en 1988, dans Pour que les enfants jouent, un ouvrage à destination des institutions de la petite enfance qui a été plébiscité alors. A l’occasion de la réédition de cet essai toujours d’actualité, la spécialiste romande détaille les vertus du jeu gratuit dans une société plus que jamais angoissée.

Le Temps: Raymonde Caffari-Viallon, quels sont les bienfaits du jeu libre pour les enfants?

Raymonde Caffari-Viallon: Ce type de jeu permet à l’enfant de se construire, d’affirmer sa personnalité et de maîtriser la réalité en éprouvant des situations modèles qui l’accompagneront toute sa vie. Par ailleurs, il restaure l’équilibre émotionnel et psychologique que les événements de la vie quotidienne peuvent ébranler. En fait, il n’y a pas un seul aspect du développement de l’enfant que le jeu ne serve.

Pourquoi, dès lors, de nombreux enfants sont-ils privés de cette pratique?

Parce que, d’une part, les enfants sont très, trop occupés, ployant sous des activités extrascolaires auxquelles les parents les inscrivent, par peur de l’ennui ou pour améliorer leur compétitivité. D’autre part, parce que beaucoup d’enfants ne vont plus seuls à l’école ou ne jouent plus seuls en bas de l’immeuble, en raison, là, d’un danger supposé. Enfin, ces jeux sont souvent prohibés dans les logements à cause du désordre et du bruit, source de conflit avec le voisinage.

N’est-ce pas légitime que les parents limitent les jeux bruyants en appartement?

Oui, à un certain stade, bien sûr. Mais je trouve extraordinaire à quel point les citadins supportent le vacarme de la circulation sans se révolter et s’insurgent dès qu’un enfant est bruyant. Et, surtout, les enfants qu’on laisse libres de jouer ne sont pas bruyants longtemps. Très vite, ils développent des jeux calmes. Les enfants qui crient et s’agitent sont ceux qu’on restreint trop souvent.

Que dites-vous aux parents qui craignent les dangers des jeux physiques ou des trajets à l’école?

Là aussi, la pratique prouve que les enfants de 6 ou 7 ans, à qui on a appris une ou plusieurs fois comment aller à l’école de manière sûre, sont tout à fait capables de cheminer sans danger. Concernant les jeux physiques, les petits ont des ressources totalement sous-estimées. S’ils ont pu exercer leur corps librement, ils connaissent leurs limites et sont prudents. D’ailleurs, même avec les parents à côté, des accidents montrent que le risque zéro n’existe pas.

En matière de jeu spontané, on connaît le jeu symbolique, type «tu serais médecin, je serais malade». Dans votre ouvrage, vous présentez aussi le «jeu à règle arbitraire», nettement moins connu. De quoi s’agit-il?

Il s’agit d’une pratique dans laquelle un enfant ou un groupe élabore une règle qui peut être modifiée en cours de jeu, et qui n’est pas appelée à se renouveler. Ce sont souvent des jeux physiques, initiés par des garçons de 5 à 8 ans, période qui précède la pratique des jeux à règles classiques, plus contraignants. Ce peut être, par exemple, lancer un ballon d’une certaine façon, sur un mur et le réceptionner de telle ou telle manière.

On connaît peu cette pratique puisqu’elle se déroule en marge du monde adulte. Mais elle est très bénéfique, car elle permet une appropriation de la règle en douceur et contribue au développement social.

Vous parlez des adultes. En matière de jeu, il semblerait que le moins fait le mieux les concernant?

Oui, bien souvent, en crèche ou à domicile, les adultes s’imposent dans le jeu des enfants, pensant bien faire. De mon point de vue, les adultes ne doivent jouer avec des enfants que s’ils sont invités par eux et ne doivent jamais prendre la direction des opérations. Les adultes sont naturellement fascinants pour les enfants. S’ils amènent leurs connaissances dans le jeu, ils créent facilement une addiction qui provoquera une frustration lorsqu’ils ne seront plus disponibles. Même en cas de conflits entre deux enfants, j’invite les parents à laisser si possible le différend se régler spontanément.

Un test, pour savoir si le parent ou l’éducateur est trop intervenant? Si le jeu s’arrête lorsqu’il s’en va, c’est qu’il y a pris une trop grande part.

Autre source d’addiction, les écrans. Quel est votre point de vue sur les jeux électroniques?

Pas de chasse aux sorcières, il y a des jeux sur écran qui sont intéressants, stimulants. Moi-même j’aime jouer sur écran! Le problème, c’est qu’ils n’impliquent pas le corps. Or c’est par le corps et le mouvement que l’enfant mobilise sa pensée. Autre inconvénient, l’absence de création. L’enfant s’adapte au jeu proposé, ce n’est jamais l’inverse. Le limiter est donc une évidence éducative. 

Vous observez que les crèches sont parfois inadéquates en matière de jeu libre. Pourquoi?

Parce qu’il y a encore beaucoup d’institutions qui enchaînent les jeux occupationnels – type peinture, chansons, danses, vignettes éducatives, histoires mimées, etc. — au détriment du jeu autonome. C’est sans doute lié au fait que les éducateurs ne se sentent légitimes que s’ils agissent au sens fort du terme. Dans leur tête, ils sont payés pour faire quelque chose! Or accompagner de manière discrète, mais attentive, un jeu spontané en train de se créer entre les enfants, est une action qui n’est peut-être pas spectaculaire, mais qui requiert beaucoup de doigté et de professionnalisme.

Encore une fois, qu’est-ce que le jeu autonome apporte aux enfants que les jeux éducatifs ou réglés par des adultes ne leur apportent pas? Pourriez-vous détailler une séquence de jeu à règle arbitraire?

Imaginons deux enfants de cinq ans qui jouent avec un garage et des petites voitures. Une histoire va se développer, à l’initiative de l’instigateur du jeu. Accident, voitures à réparer, fermeture et réouverture du garage, etc. Durant ce jeu, les enfants vont bouger tout leur corps (ils sont par terre, dans des postures variées et souvent compliquées), manipuler les petites voitures, parler, s’accorder entre eux (tacitement le plus souvent). Ils vont aussi mobiliser ce qu’ils savent, représenter ce qu’ils supposent. Bref, ils utilisent et exercent leurs compétences corporelles et cognitives. De surcroît, le jeu leur permet d’exprimer symboliquement les questions qui les préoccupent et d’apporter des hypothèses de réponses sur un plan symbolique (un accident, c’est grave, une voiture, ça se répare?).

Le jeu spontané est donc du «sur-mesure»?

C’est ça. Et comme le grand projet des enfants est de grandir, ils ne s’y contentent pas du connu, du maîtrisé, mais y introduisent des difficultés (faire descendre les voitures sur la rampe en spirale en les poussant depuis le haut sans qu’elles n’aillent tout droit, ce qui n’est pas aisé). En cas d’insuccès répété, ils réorienteront l’action, sans se sentir en échec, et reviendront plus tard, dans un autre jeu, sur cette manipulation délicate. Quoi de mieux pour soutenir leur développement? Et quel parent ou éducateur pourrait leur offrir une activité aussi bien adaptée à leurs besoins?


Pour que les enfants jouent, Raymonde Caffari-Viallon, Editions Loisirs et Pédagogie, Lausanne, 2017

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