Il existe un enfant, né en France et apparemment en bonne santé, qui peut se targuer d'avoir été fortement désiré par ses parents. En effet, son père biologique est, en principe, totalement stérile. Il ne produit pas de spermatozoïdes, ni même de spermatides (des spermatozoïdes pas encore arrivés au stade de maturité). Pire, chez lui, la méiose, cette division cellulaire particulière qui réduit de moitié le nombre de chromosomes, ne se déroule même pas convenablement. Des chercheurs ont néanmoins réussi à surmonter tous ces obstacles qui barraient la route à la procréation. Dans un article paru dans la revue The Lancet du 13 février, l'équipe de Jan Tesarik, biologiste au laboratoire d'Eylau à Paris, explique sa méthode qui fait reculer encore les limites de l'infertilité masculine.

Les chercheurs français ont tenté de savoir s'il n'était pas possible de tirer malgré tout une certaine quantité de gamètes viables de leur patient en «aidant» un peu la nature. Pour ce faire ils ont prélevé, dans ses testicules, quelques cellules souches, ou spermatogonies. Ces dernières sont les précurseurs des spermatozoïdes mais présentent une différence de taille: elles contiennent encore l'intégralité des chromosomes et ne sont donc pas, à ce stade, fertilisantes.

En temps normal, un processus relativement long et encore largement obscur pour les scientifiques, transforme ces cellules souches en gamètes matures. L'étape est délicate et complexe. Il s'agit d'une succession de divisions cellulaires et de maturation lente qui, au bout de 70 jours environ, donne naissance à des spermatozoïdes munis chacun d'un flagelle, d'une tête coiffée d'un capuchon et qui sont capables d'aller féconder le premier ovule venu.

Jan Tesarik et son équipe, quant à eux, proposent d'accélérer artificiellement cette évolution. Ils ont mis en culture dans un «bain d'hormones» contenant de la testostérone, les spermatogonies (46 chromosomes) prélevées chez leur patient stérile. Cette opération s'est avérée être une véritable «machine à méiose» puisqu'en un jour seulement, ils ont obtenu des spermatides, contenant 23 chromosomes, pas entièrement mûrs mais déjà «aptes au service». La suite est alors plus classique et reprend les techniques de la fécondation in vitro: l'injection d'un de ces spermatides dans un ovule provoque la fécondation. Sur plusieurs tentatives, un embryon commence parfois à se former. Celui-ci peut alors être implanté dans l'utérus de la future mère et croître. Cette expérience a été tentée avec des échantillons de cinq hommes souffrant d'un arrêt très précoce dans la spermatogenèse. Le bain d'hormones a été un succès chez deux d'entre eux. Selon l'article de The Lancet, il en est sorti «des formes de spermatides normaux et anormaux». Après sélection, des ovocytes ont été fécondés et implantés dans l'utérus. Une seule des deux femmes est tombée enceinte et a accouché 36 semaines plus tard.

«Par rapport à la fécondation in vitro que l'on connaît déjà depuis le début des années 1990, cette expérience utilise des cellules germinales à un stade encore plus précoce, explique Alfred Senn, biologiste au Laboratoire de biologie de la reproduction à l'Hôpital cantonal universitaire vaudois (CHUV). Cette naissance est une première mais elle ne permet pas encore de dire si cette méthode est celle qui va résoudre tous les problèmes d'infertilité masculine. Cinq personnes ne suffisent pas pour établir une statistique fiable.» Un point de vue partagé par un commentaire paru simultanément dans la même édition de The Lancet. Les auteurs, des chercheurs du Département d'obstétrique et de gynécologie de l'Université de Belfast en Irlande, estiment qu'il faudrait améliorer nos connaissances fondamentales sur le sujet et lancer des études impliquant plus de monde.

La principale crainte des scientifiques réside dans cette brusque accélération de spermatogenèse. Quelles en sont les conséquences sur l'ADN de l'embryon, par exemple? Personne n'en sait rien pour l'instant. Il est possible que durant les 70 jours de maturation, les spermatozoïdes corrigent tranquillement des défauts dans leur génome, qu'ils activent ou désactivent certains gènes. Toutes ces opérations pourraient ne pas être s'être déroulées convenablement et avoir des conséquences ultérieurement.

«Ces expériences ne pourraient pas s'effectuer en Suisse, précise Alfred Senn. La Société suisse de fertilité et de stérilité a proposé un moratoire l'année passée sur ce genre de manipulation tant que l'on n'en connaît pas plus. De toute façon, tout ce que nous faisons est guidé par un principe: préserver la santé de l'enfant.» Jan Tesarik a donc pris un risque dont personne ne peut exactement évaluer les conséquences. Et la revue The Lancet de conclure que «la demande croissante des couples pour avoir des enfants et les profits qui en découlent expliquent pourquoi les nouvelles techniques de reproduction ont été si rapidement adoptées sans que de sérieuses études sur leur innocuité à long terme aient été réalisées. C'est pourtant le cas dans d'autres domaines de la médecine. Ironiquement, il n'est pas d'autre spécialité médicale dans laquelle la moindre erreur ait des conséquences aussi terribles pour le praticien et l'enfant ainsi conçu».