«Qui d'entre vous ne s'est jamais dit en voyant le soleil se lever sur la DentBlanche, mon Dieu comme je voudrais être là-haut? Et puis soudain passe un hélicoptère qui vous emmène au sommet en deux minutes. Voilà, Jean-Yves et Sylvie ont brûlé les étapes.» Les étapes vers un bonheur éternel encore très impalpable samedi dernier au soleil matinal d'Evolène qui enterrait ses enfants, Jean-Yves Anzévui, 23 ans, et Sylvie Métrailler, 22 ans, emportés par l'avalanche de dimanche dernier. Si le curé d'Evolène a beaucoup parlé de joie et de bonheur dans son prêche funèbre, ses paroissiens eux sont restés murés dans une hébétude glacée et une rude dignité. La vie, la mort, le destin: les montagnards n'ont pas besoin de grands mots pour éprouver ces grosses évidences.

Evolène s'est arrêtée de vivre

L'église était bien sûr bondée, ainsi que le parvis et les venelles attenantes. Ils étaient tous là les Evolénards, dès 9 h 30, une heure avant la cérémonie. Ceux – la majorité – qui avaient dû rester dehors, attendaient bras croisés, regards baissés, sans un mot. Pas une seule conversation ne s'engage, pas une remarque, rien. Seul un touriste vaudois propose à sa femme de se déplacer au soleil. Evolène s'est arrêtée de vivre. Sur la porte d'une échoppe on peut lire: fermé pour l'ensevelissement de nos chers petits enfants. Les classes 76 et 77 – les contemporains de Jean-Yves et Sylvie – attendent en demi-cercle, sans se parler. Pour dire quoi? Les porteurs de bannières des sociétés s'agrippent à leur hampe comme à un dernier résidu de réalité. On reconnaît les membres des familles ou les proches à un bras passé autour d'une épaule, à une tête qui s'appuie contre une autre. On serre des mains, toujours sans rien dire, ou alors juste pour murmurer un inaudible «Courage!»

«L'homme a été créé pour être heureux. Si Dieu a donné aux hommes l'envie d'être heureux, c'est pour qu'ils le soient.» La voix du curé se fait volontaire: «Je crois pouvoir me faire le porte-parole de Jean-Yves et de Sylvie qui nous disent: Dieu n'est pas celui que vous croyez, il n'est pas celui qui met les bâtons dans les roues du bonheur de l'homme.» Le soleil cogne sur l'église. Peu, ou pas de pleurs dans la foule, sauf les amas de neige qui fondent sur les toits et déversent des larmes glaciales sur les têtes des paroissiens. Même les photographes se font discrets, on n'entendra qu'une ou deux fois le terme de «charognards».

11 h 30, la cérémonie s'achève. Reste à rendre un dernier hommage aux défunts; il faudra 40 bonnes minutes pour que chacun puisse venir asperger d'eau bénite les deux cercueils. L'église se vide peu à peu. Les sociétés locales marchent en tête. Puis viennent les familles, qui passent comme une troupe de fantômes invisibles à force d'être ailleurs. Les voitures démarrent entraînant la foule qui traverse le village pour se rendre au cimetière. Dans la rue principale une femme éclate en sanglots. La neige a fait disparaître les croix du cimetière, seules les pointes les plus hautes émergent et la grande stèle d'une lignée Anzévui qui a donné des préfets et des présidents. On dépose les couronnes autour d'une petite chapelle. Quelques mots, quelques prières, voilà c'est fini. Il n'y aura eu ni pathos, ni démonstration outrée, rien qu'une incroyable intensité dans la gravité. Il est 13 h, les familles, les amis, les sociétés, mais aussi «nos amis skieurs» se dirigent vers le centre scolaire pour une collation. Au cimetière, deux employés communaux écrivent à l'aide d'une pelle mécanique les derniers signes visibles d'une histoire fulgurante: celle de Jean-Yves et Sylvie, les fiancés éternels d'Evolène.